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Questionner pour favoriser l’inclusivité

Lundi 25.10.2021

Quelles sont les attentes du public en situation de handicap en matière d’inclusivité au théâtre ? A Sierre, une recherche à visée exploratoire ouvre des pistes d’amélioration concrètes, pour que l’inclusivité, un jour, devienne un non-sujet.

Par Eline De Gaspari, adjointe scientifique, Chester Civelli, assistant HES et Gloria Repond, collaboratrice scientifique, HES-SO Valais-Wallis, Sierre

Représentations « relax », audiodescription, bandes magnétiques ; de plus en plus de dispositifs sont mis en place pour rendre les salles de théâtres plus inclusives, accessibles à toutes et tous. Les personnes en situation de handicap disent assister surtout à des événements explicitement inclusifs ; les spectacles n’ayant pas cette mention se voient plus rarement fréquentés par ce public (Seifert, 2014).

La thématique de l’inclusivité met en avant, d’une part, l’accessibilité. Celle-ci est entendue dans cette recherche comme les améliorations permettant d’accéder physiquement à la salle. D’autre part, elle s’intéresse au sentiment de légitimité, d’inclusion dans l’espace du théâtre. Un lieu inclusif est un lieu où l’ensemble des obstacles à l’accessibilité sont levés. Il permet ainsi de participer, que ce soit en tant que spectateurs et spectatrices ou en tant que protagonistes. Un témoignage paru dans Straub (2017) souligne justement que « l’inclusion n’est seulement vraiment atteinte que lorsqu’on n’a plus besoin de signifier clairement qu’on est dans [un processus inclusif] ».

Dans cette optique, l’équipe du TLH-Sierre a mené, en collaboration avec la Haute école de travail social de la HES-SO Valais-Wallis, un processus réflexif sur ses pratiques. Celui-ci vise à réfléchir aux améliorations permettant de rendre sa structure et ses prestations plus accessibles et inclusives. Cette recherche s’est d’abord intéressée à l’inclusion des personnes en situation de handicap de manière générale. Ensuite, elle a été centrée sur un autre facteur d’inclusion : la rencontre entre les générations.

Ainsi, afin de penser l’inclusion plus largement que celle concernant les personnes en situation de handicap, le rôle du TLH-Sierre comme lieu inclusif favorisant la création de liens intergénérationnels, a été mis en lumière.

Cette institution s’engage pour une culture accessible à toutes et tous [1]. Certains spectacles sont traduits en langue des signes ou disponibles en audiodescription. Un dialogue est ouvert avec les institutions et les associations. Ce théâtre valaisan propose aussi une communication en langage Facile à lire et à comprendre (FALC) ; des ateliers et des visites sont organisés pour les personnes en situation de handicap sensoriel. Dès lors, l’équipe de recherche a effectué une revue de littérature et mené des entretiens avec sept professionnel·le·s du théâtre. En plus, elle a diffusé deux questionnaires, l’un pour le public du théâtre, l’autre pour des personnes en situation de handicap.

L’inclusion, une valeur acquise

Les résultats de cette recherche mettent en lumière un intérêt certain pour la thématique de l’inclusion de la part des professionnel·le·s et des amateurs et amatrices de théâtre.

A ce propos, le questionnaire au public a révélé que pour plus de 90% des répondant·e·s, l'art théâtral devrait faciliter les relations entre les générations, mais aussi favoriser l’inclusion de publics diversifiés, comme les personnes en situation de handicap ou migrant·e·s.

Les professionnel·le·s émettent la volonté de rendre le théâtre, dans son sens large, plus accessible, plus inclusif : « Pour moi, un théâtre inclusif [ça serait] travailler tant sur le contenu, être attentif, attentive à ce qui se raconte ; et puis après, en termes d’accessibilité concrète : comment les gens peuvent y arriver, puis comment ils peuvent assister à un spectacle » [2], affirme l’une des professionnelles. Lorsqu’il est question d’intergénérationnel, elle ajoute : « Je ne fais pas des spectacles pour les enfants, je fais des spectacles pour les gens qui vont venir. […] Les enfants ont une capacité de penser ultra-puissante – nous, parfois, on a tendance à les rabaisser. » Les spectacles, lors desquels chacun·e prend ce qu’il ou elle peut en fonction de ses capacités, peuvent ainsi être pensés de manière inclusive.

Pour l’une des artistes interrogée, le théâtre inclusif devrait avoir un effet de décentration et faire en sorte que les spectatrices et spectateurs se mettent à la place d’autres individus, qui n’auraient pas les mêmes privilèges. Il devrait amener des points de vue différents de ce que l’on pourrait qualifier de « la norme ».

Penser l’inclusion implique donc une réflexion qui va au-delà du cadre de la création de la pièce ou de ses représentations. Selon d’autres professionnel·le·s, « venir au théâtre devrait être le moins stigmatisant possible ». Cependant, l’inclusion et la non-stigmatisation peuvent s’avérer complexes dans la création artistique. « Une seule remarque peut ouvrir de grosses discussions et remises en question sur l’entièreté de la pièce », confie l’une des professionnelles. « Mais, à nouveau, il faut faire attention à ce que ces remarques ne viennent pas toujours des personnes faisant partie de la norme ; auquel cas nous reproduirions les schémas habituels… ».

L’inclusion, pas encore un réflexe

Les entretiens menés avec les professionnel·le·s font ressortir un manque d’expérience lié à la pratique de l’inclusivité au théâtre. Une metteuse en scène explique : « il y a des habitudes. Par exemple, ce spectacle-là [un spectacle joué au TLH-Sierre], en étant vraiment honnête, je pense qu’à aucun moment je me suis demandé : et s’il y a des gens qui ne voient pas, comment ils pourraient avoir accès à ce qu’on est en train de faire ? Parce que c’est une habitude, c’est un fonctionnement […] et puis tant qu’on ne se pose pas de question, on a l’impression que c’est normal. ».

Pour pouvoir prendre le temps et le recul nécessaire pour penser l’inclusion, les compagnies (artistes) et les théâtres (lieux) doivent travailler ensemble. Il s’agit de « co-construire », comme le souligne l’une des personnes interrogées. Ainsi, de nombreux facteurs doivent être considérés pour penser l’inclusivité.

Aux améliorations d’accessibilité et à l’attention portée à la programmation, s’ajoutent encore, par exemple, la communication – faire connaître ces possibilités aux personnes concernées – ou, bien sûr, la dimension économique. « Il y a toujours de grosses lacunes à combler pour rendre une salle « complètement » inclusive », explique l’un des technicien·ne·s. Les améliorations s’avèrent nombreuses, la question des moyens financiers est donc prégnante.

Ces aménagements pour rendre le théâtre le plus inclusif possible sont nombreux et peuvent parfois s’avérer contradictoires. L’un des professionnel·le·s l’illustre en mentionnant des représentations « relax » [3], que certaines personnes rejoignent pour leur calme supposé, alors que d’autres s’y rendent justement parce qu’elles ont besoin de pouvoir s’exprimer de manière bruyante.

Questionner pour mieux identifier

Dans un premier temps, afin d’identifier au mieux les améliorations importantes pour les personnes en situation de handicap, un questionnaire en ligne leur a été proposé. Vingt-deux personnes issues de la région du Valais y ont répondu. Les données ont donc été analysées dans une visée descriptive.

Les résultats montrent qu’aller au théâtre est une activité plébiscitée parmi les répondant·e·s, puisque dix-sept d’entre elles et eux s’y sont déjà rendu·e·s et ont unanimement aimé cette expérience. Tou·te·s les répondant·e·s soulignent avoir été accompagné·e·s d’un·e proche (parent, frère ou sœur). Cependant, seuls 40% ont qualifié l’accès au théâtre, qu’il s’agisse du chemin pour s’y rendre ou l’accès à l’intérieur du bâtiment, de facile, voire très facile. Les autres répondant·e·s mentionnent des obstacles telles que l’accès à la salle, une scène trop sombre ou des difficultés à entendre correctement ce qui est dit. De tels obstacles expliquent que 60% des répondant·e·s qui ne sont jamais allé·e·s au théâtre affirment souhaiter s’y rendre, mais estiment cela trop compliqué. Enfin, le questionnaire montre que les personnes en situation de handicap ayant rencontré des écueils n’ont pas eu la possibilité d’en parler avec le personnel des lieux. 

Sur la base de ces résultats, l’équipe de recherche a proposé des pistes d’actions concrètes au TLH-Sierre. Quelques-unes d’entre elles sont détaillées dans la suite de cet article.

Cerner les besoins et aménager

Les aménagements sont multiples, parfois contradictoires et demandent un investissement de temps et d’argent conséquent. Pour pallier ces complications, le TLH-Sierre pourrait organiser un suivi des aménagements demandés par les spectateurs effectifs et spectatrices effectives, mais aussi potentiel·le·s. Une analyse de leurs requêtes permettrait de prioriser les stratégies à mettre en place, en fonction des demandes récurrentes. Ce monitoring serait en quelque sorte un point de départ. 

Dans une inclusion idéale, les aménagements devraient être proposés d’office. Or, la réalité démontre bien que cela n’est pas toujours possible. L’institution valaisanne propose déjà d’ajouter un commentaire lors de la réservation en ligne pour y détailler un besoin spécifique. Pour faire un pas de plus dans cette direction, le service de réservation en ligne ou par téléphone pourrait afficher les « aménagements possibles ». Ainsi, les personnes concernées pourraient, en amont de leur venue, se renseigner à ce sujet. Lors de l’achat du billet, il suffirait alors d’indiquer les arrangements nécessaires.

Cette démarche permettrait aux personnes d’exprimer leurs besoins sans devoir passer par un processus supplémentaire, celui de prendre soi-même contact avec le théâtre pour annoncer ses nécessités. Avec cette réservation, le TLH-Sierre prend les devants pour faciliter l’expression des particularités.

Développer la médiation culturelle

Proposer une médiation culturelle contribuerait à la communication autour des activités du TLH-Sierre. Cette action [4] fait connaître les offres et événements inclusifs et laisse une place aux personnes en situation de handicap. Elle donne également l’opportunité au théâtre de devenir un lieu de rencontre entre les différents publics le fréquentant, qu’ils soient en situation de handicap physique, de déficience intellectuelle, âgés, ou autres.

Un tel processus pourrait aussi proposer, à certaines occasions, une communication ciblée. Ce serait le cas lors de pièces se jouant dans une relative obscurité ou de spectacles qui pourraient profiter d’échanges intergénérationnels.

Enfin, la médiation culturelle pourrait mobiliser un réseau de la société civile, dans le but d’augmenter l’accessibilité grâce à de petites mesures. Des bénévoles pourraient par exemple accompagner des personnes âgées et leurs petits-enfants, un groupe d’enfants d’une garderie ou de personnes âgées d’un EMS. Par ailleurs, des outils numériques développés pendant la pandémie de Covid-19 pourraient aussi être des vecteurs d’inclusivité : des spectacles mis en ligne, assortis d’une médiation culturelle, favoriseraient l’accès à la culture des personnes empêchées dans leurs déplacements.

Petits aménagements, gros impacts

Cette recherche à visée exploratoire a contribué à approfondir la réflexion de l’inclusion dans un théâtre comme le TLH-Sierre. Elle a aussi donné l’occasion d’initier une collaboration entre cette institution et la Haute école de travail social de la HES-SO Valais-Wallis, qui pourra se poursuivre sur des projets de recherche appliquée.

Enfin, elle a participé à brosser un portrait clair des pratiques déjà en place au TLH-Sierre et a montré que même des ajustements en apparence minimes pouvaient avoir un impact certain et positif sur la diversité du public.

Bibliographie

  • Seifert, Moinka (2014). „Kulturelle Teilhabe von Menschen mit Behinderung – eine Befragung von Gästen der Kulturloge Berlin” Fachtag Barrierefrei von Landesverband Soziokultur Sachen, 14. März 2014
  • Straub, Theresa Magdalena (2017). “Als Mensch in meiner Lebenslage du musst selber los gehen!” Sozial Extra, 41. 42-45
  • Valet, Myriam (2019). “La médiation culturelle: définition, objectifs et fonctions” Patrimoines, 4. 6-7

[1] Accessibilité et aussi... (tlh-sierre.ch)

[2] REISO adapte les citations recueillies en langage oral pour assurer leur lisibilité en version écrite.

[3] Représentations Relax – Accessibilité des arts de la scène à toutes et à tous (relax-theatre.ch)

[4] « La médiation culturelle se définit comme un processus permettant la mise en lien entre des publics, des créateurs, des savoirs et des lieux culturels et scientifiques. Elle offre à chacun les conditions pour se construire à partir d’expériences culturelles […] permet de transmettre des savoirs, [et] invite surtout les publics à se les approprier en les discutant. » (Valet, 2019, p. 7)

Cet article appartient au dossier Chaudron de culture

Comment citer cet article ?

Eline De Gaspari, Chester Civelli et Gloria Repond, «Questionner pour favoriser l’inclusivité», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 25 octobre 2021, https://www.reiso.org/document/8112

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