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Une grande fête villageoise dans la ville

Lundi 07.05.2018

Depuis 2010, les habitant·e·s du quartier du Vallon à Lausanne expérimentent une démarche participative pour l’urbanisation de la friche laissée par la démolition de l’ancienne usine d’incinération. Objectif : la qualité de vie.

Par Marie Leuba, animatrice socioculturelle, Centre d’animation Cité-Vallon, et Emmanuelle Anex, habitante et membre de l’Association de quartier, Lausanne

Les participant·e·s se sont mis d’accord sur quarante-cinq objectifs pour le Vallon. Ils portent sur des aspects liés aussi bien à l’urbanisme qu’au logement, à la mobilité, à l’espace public et aux enjeux socioculturels. Afin de réaliser peu à peu ces objectifs et d’impliquer les habitant·e·s dans des actions concrètes, une association de quartier s’est constituée avec pour but, notamment, d’être un partenaire pour les autorités, les institutions et les organisations, et de promouvoir le « bien-vivre ». Pour ce faire, les membres bénévoles, soutenus par des professionnel·le·s de l’animation socioculturelle, organisent diverses activités favorisant l’implication de chacun·e dans des projets porteurs de la qualité de vie au Vallon.

En 2016, les entités sociales et culturelles, les commerçant·e·s, les artisan·ne·s et les habitant·e·s se sont réuni·e·s autour d’un projet commun : la mise en place d’une grande fête de village regroupant une centaine d’événements répartis sur un mois et tous à prix libre. La volonté était de transformer l’espace public en lieu convivial et ce, en proposant une programmation convenant à un large public. Aussi, il s’agissait d’expérimenter les potentialités des différents espaces à l’aide de représentations de spectacles, concerts, ateliers créatifs, jeux, projections de films et tables rondes. Enfin, l’intention était d’encourager les habitant·e·s à prendre part aux décisions politiques et citoyennes qui les concernent.

Fort d’un premier succès, une deuxième édition aura lieu en juin 2018 [1], la programmation s’articule autour d’axes relevant des objectifs de la démarche participative. Il importe, concrètement, d’inviter les habitant·e·s à s’interroger sur les aménagements urbains et sur les manières d’occuper l’espace public. Il s’agit, surtout, d’anticiper le phénomène d’exclusion qui pourrait voir le jour lorsque le nouveau quartier sera construit, en mettant en place un dispositif permettant à tous et à toutes de questionner le vivre ensemble et, finalement, d’imaginer, d’expérimenter « leur habitat ».

Se réapproprier l’espace

La fête villageoise intiulée Ô Vallon propose d’articuler la réappropriation de l’espace selon trois axes issus des objectifs de la démarche participative : la nature et l’environnement, le logement, l’espace public. Pour le développement du nouveau quartier et son intégration à l’ancien, ces éléments sont centraux et interdépendants. Cependant, ils ne pourraient être compris sans la composante sociale et culturelle du quartier dont l’équilibre doit être réajusté au fil des changements. Ce terreau est propice à une réflexion transversale et interdisciplinaire pour favoriser les situations dans lesquelles les personnes échangent les points de vue, les regards, les impressions, avec des rôles attendus mais aussi et surtout, inattendus. Il émergerait donc une forme d’expertise citoyenne informée et informant le tissu socio-culturel.

L’axe du logement est une problématique centrale non seulement au vu de l’histoire ouvrière du quartier et de la grande proportion actuelle de loyers modérés, mais également du fait de la présence de personnes précarisées qui dépendent au mieux des institutions sociales du Vallon et au pire dorment à l’extérieur des accueils d’urgence. La constitution de nouveaux aménagements demande de rester vigilant quant à la préservation de cette mixité sociale tout en prenant garde d’améliorer la qualité de vie de chacun et chacune sans créer des dynamiques d’exclusion ou de gentrification. Aussi, il s’agit d’imaginer comment seront affectés les nouveaux espaces privés et leur impact sur la vie du quartier. Dans cet ordre d’idée, une maquette des constructions à venir sera mise à disposition et le public sera invité à «détourner» les plans de manière ludique et à transformer tel ou tel lieu selon sa vision propre et ses exigences.

Etroitement lié au logement, l’espace public est pensé dans une volonté de permettre une circulation et une visibilité des acteur·trice·s et des usager·ère·s du quartier. Dans ce cadre, différents lieux de rencontre, de passage mais également de désertion par certains et certaines ou d’exclusion se sont dessinés. Prenons l’exemple d’un cheminement qui est tantôt un lieu de vie pour les personnes toxico-dépendantes, tantôt un lieu de mixité sociale avec la volonté d’organiser des plantages communautaires et tantôt un lieu de repli pour des personnes sans-abri qui s’y régugient. Les aménagements génèrent des tensions et des rencontres qu’il s’agit d’anticiper pour favoriser le décloisonnement. Il est donc nécessaire de concevoir comment les nouveaux espaces organiseront le vivre ensemble et dynamiseront ou préserveront les lieux de vie déjà présents. D’ailleurs, durant le Ô Vallon, la place et la friche seront deux espaces modulés et expérimentés par les usagers et usagères avec des constructions mobiles.

L’importance de l’expérimentation

La nature et, plus largement, l’environnement conditionnent à la fois les lieux de rencontre, mais également les dynamiques qui s’y jouent et composent l’espace public. Les espaces verts et les plantages, en cours d’élaboration, mélangent usage et expérimentation pour partager des connaissances et des savoir-faire, favoriser des rencontres fortuites, amener à connaître tout simplement ces voisins et voisines et entretenir ainsi une mixité sociale et intergénérationnelle. Dans les espaces moins domestiqués, la notion d’expérimentation demeurera également centrale. Il s’agit, à l’instar de la friche, de réfléchir sur le fait de laisser la faune et la flore reprendre leurs droits.

Afin de promouvoir activement une réappropriation par la base des questionnements relatifs à ces enjeux, il convient de multiplier les portes d’entrée intégrant une réflexion par l’usage et la pratique des lieux. Cette démarche inclusive s’est fondée sur une approche méthodologique basée sur le principe essentiel que «l’appropriation passe par l’expérimentation». Il s’agit donc d’établir les attentes et les intérêts de chacun et chacune et de moduler les actions en fonction de divers critères, dont l’âge, les profils socioéconomiques, les appartenances culturelles et les situations sociales. Les questions liées à l’urbanisme sont mises en pratiques par le jeu, la création, les promenades-découvertes, la transformation, la co-construction, les apéros des possibles, des discussions, des expositions, des mises en scène… En outre, l’expertise des actions passées, l’observation de la vie de quartier et de ses usages quotidiens, l’appel à idée tournée vers les habitant·e·s permettent de connaître, en partie, les envies présentes et les ressources mobilisables.

Dans cette perspective, les citoyens et citoyennes sont partie intégrante du phénomène de tissage en cours dans le quartier. Ce phénomène de tissage met en place les synergies nécessaires entre les acteur·trice·s et les institutions pour lier les lieux et les faire vivre. Au fil de la démarche participative, les personnes deviennent des citoyens-experts qui implémentent leur espace de vie.

La fabrique des habitant·e·s 

La «fabrique des habitant·e·s» est un projet invitant à réfléchir au rapport entretenu par chacun·e avec son habitat. Un habitat qui ne se réduit pas à un logement mais s’inscrit plus largement dans la vie de la cité. À travers des rendez-vous artistiques et culturels, l’intention est d’offrir un espace-temps pour ressentir l’espace de vie, y compris l’espace public, et de questionner sa faculté d’intégration, d’activités citoyennes et d’ouverture à l’autre. Quelques exemples de projets :

  • Des ateliers d’art-thérapie seront animés par une habitante du quartier, Marie Cornut. Il y sera question, pour ouvrir ses fenêtres aux grands espaces, d’explorer comment on s’habite soi en premier lieu. Car «prendre soin de soi pour ouvrir sa porte à l'autre apparaît comme une première étape incontournable ». Les participant·e·s sont ainsi invités à ressentir leur corps comme premier habitat.
  • Le musicien Louis Schild invite des artistes à transformer des appartements en espace de performances : une façon de reconsidérer l’habitat comme espace de vie, de création et d’expression.
  • Le Collectif lausannois &etc convie les habitant·e·s d’un immeuble à réaliser une performance à leur fenêtre. Une ouverture sur la rue et une proposition artistique pour partager un peu de soi avec un public, connu ou inconnu, situé au pied du bâtiment.
  • Enfin, l’association Opre Rrom, accompagnée par Yann Bétant et Jeanine Weber, tous deux réalisateurs, se sont engagés dans un projet participatif impliquant des enfants et des adolescent·e·s Rrom présents à Lausanne. La réalisation d’un court métrage avec ce jeune public les invite à poser un regard sur le quartier du Vallon, et plus particulièrement sur la rue, à travers la mise en scène d’une fiction.

Les rendez-vous culturels et socioculturels imaginés dans cette grande fête de village tendent à encourager l’expérimentation des usages urbains et à donner l’opportunité aux habitant·e·s de participer à la fabrication de leur espace de vie. Il s’agit en effet de donner des occasions de se réunir autour de projets communs, de créer une histoire partagée, mais aussi d’imaginer comment l’habitant·e peut (re)devenir « fabricant » de son lieu de vie.

Dès lors, l’expertise citoyenne devient un outil au service de projets transformant la Ville tout en développant une action collective pour consolider les liens entre habitant·e·s qui tissent ensemble une histoire commune.

[1] Ô Vallon 2018, du 1er au 24 juin 2018 : au Vallon bien sûr. Page Facebook

Cet article appartient au dossier Habiter ensemble

Comment citer cet article ?

Marie Leuba et Emmanuelle Anex, «Une grande fête villageoise dans la ville», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 7 mai 2018, https://www.reiso.org/document/3034

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