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La vie affective et sexuelle des ados en difficulté

Vendredi 06.05.2011

Les éducateur-trice-s ne sont pas formés à l’écoute et à l’accompagnement de la vie sexuelle et affective des jeunes en difficultés d’adaptation sociale. Cette lacune a été comblée à Genève. Carnet de bord de la formation.

Par Lwakale Mubengay Bafwa, éducateur, Centre le Pont, FOJ

Dans les formations initiales d’éducateur, de médecin, de directeur, de psychologue, la vie affective et sexuelle des jeunes est peu – et parfois pas du tout – abordée. A Genève, la Fondation officielle de la jeunesse (FOJ) qui répond aux besoins d’accueil, de soutien et d’accompagnements éducatifs d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes, a voulu combler ce vide. Elle s’est adressée à Réjean Tremblay qui anime depuis plusieurs mois des formations pour l’équipe des éducateurs afin qu’ils puissent offrir aux jeunes une éducation sexuelle, un soutien thérapeutique et des conseils éclairés en matière de sexualité. Plusieurs éducateur-trice-s ont été réticents à suivre cette formation obligatoire. Lwakale Mubengay Bafwa comptait parmi les plus rétifs. Aujourd’hui, il a changé d’avis et considère que cette formation est fondamentale dans le travail éducatif. Le carnet de bord, en sept étapes, de son revirement [1].

1. La sexualité s’apprend-elle en public ou se vit-elle par instinct dans l’intimité ?

Depuis un an environ, la Fondation Officielle de la Jeunesse a rendu obligatoire pour son personnel une formation que nous appelons « Education sexuelle ». Déjà sensible à tout ce qui relève de la contrainte et considérant que tous les aspects de la vie ne doivent pas s’apprendre ou se discuter de manière collective et formelle, j’ai donc été parmi les plus âpres critiques de cette disposition. Les arguments ne me faisaient pas défaut pour me conforter et renforcer dans ma position de résistance. J’alléguais notamment la contradiction de cette directive avec l’« éducation au désir » préconisée par Dolto. A l’instar de la sexualité débordante et pacificatrice des bonobos, j’évoquais l’instinct qui donne à la vie sa force et sa saveur primitives. J’insistais sur la volatilité du plaisir charnel, qui ne se laisse pas enfermer dans l’étroitesse des mots et demeure tributaire des conditions esthétiques de son déroulement. Sa fascination ne proviendrait-elle pas de la difficulté à le représenter ? Allant dans le sens de la morale et des religions, j’invoquais le droit au respect de ce que, d’après Georg Simmel, chacun ne donne ou ne partage qu’avec une seule autre personne. Ainsi, faite d’un jeu de sensualité et d’hypnose, la sexualité serait donc à vivre, dans les contraintes actuelles de la « civilisation », à la fois par instinct, certes, mais aussi dans l’intimité pour pouvoir accéder à l’extase maximale qu’elle procure.

2. Un cours qui convainc du besoin et de la pertinence de l’éducation à la sexualité !

C’est donc en obtempérant à la pression hiérarchique que j’ai suivi cette formation, malgré moi. Et, dès la séance introductive, je me rendis vite compte que ma posture de résistance était largement partagée ; puisque nous étions plusieurs à le signifier ostensiblement à M. Réjean Tremblay, le formateur. Cependant, en dépit des provocations de langage, peut-être plus encore grâce à ce langage direct inhabituel sur la sexualité, je me suis rendu compte que j’étais très vite dans le vif du sujet et face à une approche révolutionnaire sur la sexualité. Progressivement, je fis à l’envers le chemin de mes réticences et de ma résistance. C’est que le contenu effectif du cours tranche nettement avec l’image préconçue que je m’en faisais. Et, de manière quasi irrésistible, Tremblay crée, pour chaque participant, à la fois les conditions d’interroger ses propres représentations et ses propres limites, certes, mais aussi de questionner les multiples censures à l’œuvre dans la société et dans des institutions.

3. Jouir librement du plaisir sexuel apaise de l’anxiété et incite aux liens sociaux.

A propos de la sexualité, le très vénérable Abbé Pierre parlait de sentiments et désirs violents ; donc difficilement gérables. D’ailleurs, il me semble que Sigmund Freud estime, quelque part dans son abondante œuvre, que l’homme est mû, du fond de lui-même, par deux groupes de forces dont l’un englobe les forces primitives, élémentaires, de l’instinct et du sentiment. En tant que l’aboutissement d’un puissant désir naturel, le plaisir sexuel en fait partie. Découlant, en effet, de multiples facteurs, on sait qu’il est extrêmement complexe dans son développement et dans ses effets. Ainsi, au-delà du mécanisme physique et de ses médiateurs chimiques, l’acte sexuel s’appuie et influe nettement sur les systèmes intellectuel et relationnel. A Montréal, Mylène D’Astous allègue que l’accès aisé et réussi à la plénitude du plaisir sexuel apaise de l’anxiété et incite aux liens sociaux en provoquant l’ocytocine, une hormone stimulant le rapprochement par des liens émotionnels. A l’instar de Tremblay, d’autres sexologues estiment que l’orgasme rend les gens radieux, ouverts, agréables, étincelants, dynamiques et entreprenants dans la vie. C’est dans cet air de relaxe et de vitalité que se développe ce que les sociologues appellent « déviance » ; c’est-à-dire, la propension à des comportements non conformes aux normes sociales que certaines institutions, religions et morales en tête, s’évertuent à réprimer.

4. La répression de l’épanouissement sexuel provoque des troubles psycho-névropathiques.

Même si on peut lui reprocher de flagrantes contradictions postérieures, comme le retour à la vie de couple, avec son corrélat : des scènes de jalousie, la Révolution soixante-huitarde s’est accompagnée d’une expansion de la sexualité déchaînée en laissant libre cours aux phantasmes les plus divers. Elle s’est notamment insurgée contre les entraves arbitrairement imposées sur le pragmatisme d’une vie sexuelle décontractée et épanouie. Ce qui laisse entendre que dans les sociétés primitives, la décontraction de l’activité sexuelle, débouchant parfois sur des attitudes égoïstes et des agressions, a dû être bridée par l’immersion et les lois des plus forts. Par la suite et sous prétexte de civilisation, la morale et les religions ont durci cette tendance jusqu’aux formes actuelles de répression. Si certains parviennent à s’adapter aux restrictions imposées à leurs instincts sexuels et s’imposent comme modèles-porteurs de la civilisation, à l’Université de Bordeaux, Radmilo Spalaïkovitch a démontré comment d’autres, par contre, s’y insurgent inconsciemment par des maladies nerveuses allant jusqu’au suicide et imposant un plus lourd tribut à la société. Tel est l’effet boomerang ou la revanche des forces naturelles coercitivement inhibées chez un humain normal.

5. Gens épanouis, paisibles et créatifs dans les sociétés pratiquant la libération sexuelle.

On a beau se méfier du comportement instinctif de l’homme ; mais avec Freud on a appris que celui-ci est aussi mû par sa raison. Celle-ci régule en définitive ses impulsions primitives. A l’ère de la grande ouverture sur le monde, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater comment les gens sont épanouis et paisibles dans les institutions ou les sociétés pratiquant la libération sexuelle ; alors que l’inverse s’affirme ailleurs, notamment dans les sociétés cléricales. A la lumière de l’ampleur des délits et crimes sexuels remontant aujourd’hui à la surface dans les sociétés judéo-chrétiennes, on serait tenté d’affirmer que la répression de l’instinct sexuel inocule et incube plus qu’elle ne règle des problèmes. Car, qu’on le veuille ou non, les profondeurs inconscientes de son psychisme dictent à l’homme certaines de ses attitudes. Des névroses, allant jusqu’à des allures plus graves pour toute vie en société, en sont de probantes illustrations. Leur récurrence démontre que prévenir la « déviance » par la répression est loin d’être une solution ; ce d’autant que toute conduite déviante n’est pas forcément négative…

6. En tant que langage pour tisser des liens, la sexualité s’impose dans le programme éducatif.

Reconnaître les vertus sociales et individuelles inhérentes au plaisir sexuel implique l’élévation de l’activité sexuelle au rang des droits humains fondamentaux. En conséquence, chaque société devra garantir à chacun de ses membres, qu’il soit jeune ou vieux, valide ou handicapé, l’accès à la jouissance de ce droit. Tremblay présente la sexualité sous forme de langage. Cette référence au langage renforce plus encore la notion de droit de chacun à une activité sexuelle pleine et épanouie ; ce qui implique nécessairement des devoirs sociétaux. En effet, qui dit langage sous-entend la communication avec l’autre et, corrélativement, le développement des capacités à vivre en société. A l’instar de la démarche de l’éducation populaire, il s’agit de mettre ici en exergue le devoir de faire accéder chacun aux savoirs et savoir-faire à même de lui permettre de trouver la place de citoyen qui lui revient et de s’épanouir en exploitant au mieux ses potentialités ainsi que les outils à disposition. D’où la nécessité de l’éducation à la sexualité. Du reste, depuis 2002, l’OMS aborde frontalement la question de la sexualité et recommande son intégration au programme éducatif.

7. Une mission auprès des jeunes en difficultés d’adaptation sociale !

Mais pour un éducateur social - celui qui doit garantir la pleine jouissance des droits acquis et favoriser l’expression du plaisir personnel [2] – sa mission va bien au-delà de la simple instruction à cet égard. En effet, comment devrait-il réagir lorsqu’il surprend un adolescent en train de se masturber dans la salle de bain commune d’un foyer ? Quelle réponse à une résidente se plaignant d’être victime d’un abus sexuel ? Ici, la prime attitude, les premiers mots comptent énormément. Ils doivent être, selon Réjean Tremblay, professionnels. L’erreur stratégique consisterait à juger et à condamner là où on attend de lui éclairage, soutien et créativité pour surmonter les effets d’un acte déjà posé et construire un avenir plus radieux. Avec la disparition des rites intergénérationnels d’initiation et face à la nécessaire prévention des pandémies sexuellement transmissibles, tout intervenant auprès des adolescents, dont les pulsions et l’activité sexuelles sont reconnues débordantes, doit prendre en compte le rôle primordial que joue la sexualité dans le développement de la personnalité. Il est donc essentiel de se former afin d’intervenir dans un esprit d’écoute appropriée, d’information documentée, de soutien et d’orientation argumentée.

[1] Article paru dans « Trait d’union », mars 2011.

[2] Etre adulte éducateur, c’est… La place de l’adulte dans le monde postmoderne, Philippe Gaberan, Editions Erès, Toulouse, février 2010, 206 pages. Lire notamment page 8.

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