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Ces gens-là. Les sciences sociales face au peuple

Lundi 12.04.2010

Comment définir le peuple ? Celui qui a toujours raison ? Celui qui est dominé ? Celui qui a disparu avec la classe ouvrière ? Un cycle de conférences tente de mieux appréhender « ces gens-là ».

Par Marc-Henry Soulet, professeur, Université de Fribourg

« Si je fais parler l’homme des champs comme il parle, il faut une traduction en regard pour l’homme civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons, j’en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d’idées qu’il n’a pas. » Ce dilemme qu’expose George Sand dans l’avant-propos de son ouvrage François le Champi, n’est pas propre à la littérature, même s’il en constitue une figure récurrente.

Les sciences sociales s’y sont confrontées depuis leurs origines et s’y confrontent toujours [1]. Entre misérabilisme et populisme, leur embarras est grand notamment parce que tout discours sur le peuple est immanquablement un choix théorique et une posture idéologique, même si, paradoxalement, il n’existe pas en ce domaine de clivage droite-gauche : à un misérabilisme de droite (marqué par le mépris) correspond un misérabilisme de gauche (dénonçant le manque) ; à un populisme de droite (fréquemment folkloriste, s’extasiant de l’originalité de l’insignifiant) répond un populisme de gauche (souvent hagiographique, énonçant la force messianique des dominés). Dire le peuple ! Entre grandeur et misère, comment en effet trouver le bon registre ? Vision angélique du peuple porteur de potentialités révolutionnaires ou s’accomplissant dans la joie des bonheurs simples. Ou bien vision dépréciative construite à l’aune de la culture légitime, exprimant manques culturels et distance symbolique.

Les autonomistes et les légitimistes

S’opposent en fait deux postures des sciences sociales face au populaire, l’une autonomiste, l’autre légitimiste. La première postule l’autonomie symbolique des cultures populaires et des pratiques sociales particulières, porteuses d’un système de valeurs singulier et façonnant leur propre univers de sens. Cette autonomie se construit dans les espaces ou les moments oubliés par la culture dominante, sous la forme de braconnage, ou bien au contraire en différenciation explicite sous la forme de la résistance ou de pratiques alternatives ou contre-culturelles. Cette lecture s’expose bien vite aux feux de la critique de la surestimation des compétences et des énergies disponibles dans les classes populaires et surtout de la reconnaissance in fine de la suprématie de formes culturelles sur d’autres.

La seconde envisage la culture populaire, sous quelque forme qu’elle se présente, comme une culture dominée définie par la contrainte et le déficit. La culture se lit par le haut, à partir des pratiques des élites qui consolident leur classement social par leur domination culturelle. Cette vision absolutisant la culture savante s’interdit de saisir le sens d’autres pratiques sociales dites populaires autrement qu’en référence à cet étalon légitime.

Cette vieille question, difficilement dépassable malgré l’émergence de systèmes de distinction, comme les nouveaux médias, à côté du seul système scolaire, où les inégalités d’accès à la culture sont moins fortes, connaît une nouvelle jeunesse alors même que le peuple comme entité semble s’être dissipé dans les brumes d’une société marquée toujours davantage par la disparition de la classe ouvrière et l’éclatement des cultures populaires. On la retrouve en effet, charriant les mêmes interrogations autour des « populations problématiques » ou des pratiques culturelles particularistes. Comment, en quelque sorte, dire le proche dans son étrange différence ?

Le peuple est-il introuvable ?

Par delà la difficulté de trouver la posture idoine à son endroit, le peuple pose un autre problème aux sciences sociales. Est-ce une réalité sociologique claire marquée par des descripteurs univoques ? Est-ce au contraire une figure abstraite, une métaphore absente faisant écran par excès de sens ? N’est-il pas, pour reprendre la formule de Pierre Rosanvallon, tout bonnement introuvable ?

Force est à tout le moins de constater une pluralité du populaire qui se décline, selon les nécessités, comme l’essence du primitif des cultures populaires, comme le creuset des valeurs simples et donc authentiques, comme l’opium des sondages le produisant par l’entremise des seules procédures statistiques, en tant qu’opérateur dernier de la vérité, comme terreau d’enracinement populiste des extrémismes politiques, comme peuple émotion des médias en faisant le réceptacle de la bienpensance…

S’il apparaît si difficile de nommer clairement ce qu’est le peuple, c’est tout simplement parce qu’il pose le problème de sa représentation. De sa représentation politique bien sûr dans la mesure où il ne constitue à proprement parler, pour reprendre la célèbre distinction de Karl Marx, ni un groupe en soi identifiable par des caractéristiques semblables, ni un groupe pour soi mu par des intérêts communs. De sa représentation symbolique aussi dans la mesure où il n’existe pas de correspondance entre le mot et la chose, car le statut social de ce qu’on entend représenter est justement d’être autre et même, d’être une altérité principielle et constitutive, radicale en même temps que déniée.

Une illusion réaliste et efficace

Son appréhension alterne alors entre une saisie en creux, en référence à une altérité surqualifiante et une saisie a minima dans sa matérialité ordinaire, dans la force signifiante de sa banalité intemporelle et a-classiste (comme la première gorgée de bière si bien mise en mots par Philippe Delerm). Le peuple, alors, loin d’être une réalité, ne serait-il qu’une idée, qu’une illusion réaliste ? Illusion de son existence propre, illusion de son autonomie sociale, illusion de sa descriptibilité. Réaliste néanmoins car fiction efficace produisant des identifications symboliques et des effets sociaux.

Qui est ce locuteur qui parle du, sur, au nom du, pour le peuple ?

« Dominées jusque dans la production de leur image du monde social et par conséquent de leur identité sociale, les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées. » Bourdieu P., Une classe objet, in Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 17, N°1, 1977, p.4.

Mais qui est légitime pour les parler ? Quel est le statut de ce locuteur externe qui parle du, sur, au nom du, pour le peuple ? Cette vielle antienne des sciences sociales place l’enjeu sur le plan politique au moins autant que sur le plan épistémologique. Elle fait écho au débat classique entre l’hétéromobilité et l’automobilité du prolétariat.

La première, léniniste, affirme la prééminence de l’intelligentsia qui a accédé à l’intelligence théorique du mouvement historique dont est porteur, à son insu, la classe ouvrière. Elle affirme ainsi que l’énonciation de la domination n’est pas accessible au dominé car elle ne peut être le résultat que d’un travail de dévoilement mené par un acteur exogène éclairé. Une variante de cette lecture considère que la beauté, même simple, n’est exprimable que par la culture qui sait la mettre en mots.

La seconde, gramscienne, énonce la production endogène d’agents organiques capables de fédérer l’identité et de représenter les intérêts de la classe ouvrière. Elle thématise la légitimité de l’indigène, seul susceptible de dire la réalité de sa condition en raison de son expérience même de celle-ci, souvent d’ailleurs par la voix du transfuge. Ces deux conceptions s’opposent à la conception de Karl Mannhein de l’intellectuel sans attaches à même, par le truchement de l’exercice de la raison, de se libérer de ses appartenances particulières et de dire le monde sans être porteur d’une vision du monde.

On le voit ainsi, le peuple, quelle que soit son incarnation, pose in fine le statut politique de la connaissance en sciences sociales. Mues par une indignation éthique et un engagement social, doivent-elles être critiques, se faire publiques, comme l’appelait en 2004 Michel Burawoy alors président de l’Association américaine de sociologie, et proposer des exercices de réflexivité pour permettre aux individus, particulièrement aux plus faibles, de travailler leur inscription dans le monde ? Portées par une indignation logique et un engagement scientifique, doivent-elles au contraire se faire sciences de la critique, pour reprendre la formulation de Bernard Lahire, afin de produire des connaissances scientifiques sur le monde social ?

M.-H. S.

[1] Les conférences publiques du printemps 2010 de la chaire Sociologie, politiques sociales et travail social de l’Université de Fribourg sont consacrées à « Ces gens-là. Les sciences sociales face au peuple ».

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