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Femmes migrantes à la poursuite d’un avenir

Mardi 02.08.2016

Comment les représentations du pays d’accueil se transforment-elles dans le temps au fil du parcours migratoire ? Témoignages de femmes migrantes latino-américaines à Genève.

Par Fabien Koller, travail de Bachelor à la Haute école de travail social, Genève

Aujourd’hui, entre 100’000 et 300’000 personnes travaillent sans permis de séjour sur le territoire suisse. « Clandestins » ou « sans statut légal », ces travailleurs sont en grande majorité des femmes, souvent originaires d’Amérique latine. Paradoxalement, dans un monde globalisé, la mobilité internationale de la main-d’œuvre se restreint. Après des périodes favorables au recrutement, les Etats européens et la Suisse deviennent extrêmement sélectifs et les politiques migratoires supranationales redéfinissent de nouvelles frontières. Ces femmes se retrouvent touchées dans leurs trajectoires par les transformations des politiques migratoires et tentent de se frayer un chemin.

Cet article présente les résultats d’une recherche basée sur les témoignages de sept femmes, âgées de 18 à 49 ans, originaires de cinq pays latino-américains hispanophones. Le climat nord-sud actuel est aussi l’occasion d’interroger les perceptions que nourrissent ces populations, résolues à l’exil économique, au sujet des sociétés d’accueil.

Etat des lieux et représentations sociales en migration

A partir des années 1960, les populations des zones rurales d’Amérique latine, souvent d’origines modestes, migrent vers les centres urbains. Ce nouvel environnement enclenche des transformations majeures dans la configuration familiale. Pour subvenir aux besoins du foyer, les femmes entrent dans le travail rémunéré, ce qui permet de nuancer les rapports « genrés » de domination, sans toutefois rétablir l’égalité homme-femme. Par ailleurs, la progression du divorce permet aux femmes de se soustraire au schéma patriarcal établi. Dans ce contexte, la migration transatlantique peut représenter une perspective au financement de projets, à l’ascension sociale et à l’éducation des enfants dans le pays d’origine. Ainsi, la rencontre de mutations sociales, liées au genre, à la fois dans les sociétés d’origine mais aussi dans le pays d’accueil, a un effet de stimulation des migrations internationales économiques en Suisse.

La théorie des représentations sociales analyse la façon dont l’être humain interprète et comprend le monde qui l’entoure. Les représentations n’étant pas innées ni figées, elles se construisent par la mise en commun de savoirs et d’expériences. Au contact des réalités que traversent les individus et les groupes, elles se modifient, parfois radicalement : « J’ai imaginé que j’allais être, comme on le voit dans les télé-novelas, la nounou avec son tablier à qui on donne une chambre commode. Mais en réalité, ce n’est pas comme ça. Le lendemain de mon arrivée, je voulais repartir. » [1] (Olga, Amérique centrale, 29 ans). Il existe donc dans la construction des représentations, un « avant » et « après » la migration.

Par ailleurs, adopter l’angle de vue des populations migrantes, c’est comprendre que l’Occident est l’objet de représentations très diverses. Dans le cas des Latino-américain(e)s, comme l’explique Claudio Bolzman [2], les représentations à l’égard du monde occidental, s’inscrivent à la fois parmi les couches populaires mais également chez les élites ou descendants d’Européens.

La recherche de statut légal : quelles opportunités ?

Pour des personnes clandestines, la recherche de la régularisation du séjour demeure souvent prioritaire. Elle devient indispensable si l’on entend se projeter à terme dans la société d’accueil. Cependant, en Suisse, depuis trente ans, au gré des initiatives anti-étrangers, la politique migratoire s’est construite sur un schéma qui va vers une restriction globale, a fortiori en ce qui concerne la population extra-européenne. Tant du point de vue de l’asile, auquel elles ne peuvent pas faire recours, que du marché du travail légal, les opportunités de régularisation pour les migrantes économiques originaires d’Amérique latine se sont fortement réduites.

Ailleurs en Europe, le statut d’anciennes colonies modifie parfois les liens entre les pays. Les flux migratoires latino-américains passent ainsi souvent par l’Espagne où les opportunités d’entrer sur le territoire et d’y rester légalement sont nettement plus grandes qu’en Suisse : « L’Espagne est un pays qui t’intègre. Par regroupement familial, j’y avais un permis de résidence qui durait un an. A mon arrivée, j’ai cherché du travail. Tu as la possibilité de travailler puis de faire partie de la communauté. Cette expérience a été très favorable et très différente de la peur que j’ai vécue en Suisse pendant deux ans. » (Erika, Colombie, 37 ans). De plus, les régularisations massives de population sans permis de séjour introduites en Espagne ont donné un signe fort. Cette politique a poussé nombre de migrantes latino-américaines à y entamer des démarches de régularisation, tout en maintenant leur port d’attache dans notre pays.

Les représentations et leurs évolutions

Qu’en est-il au quotidien en Suisse ? L’hypothèse que la présence ou l’absence de statut légal pèse d’un poids considérable sur les représentations que les migrantes latino-américaines se font du pays d’accueil se vérifie auprès de toutes les migrantes interviewées. Pour elles, séjourner en Suisse, en l’absence de statut légal, est un vecteur de représentations négatives à l’égard du pays.

Concrètement et en premier lieu, il existe une appréhension, voire une crainte généralisée, des institutions étatiques qui ne sont pas jugées fiables : « Attention à la police ! Ne sors pas ! Un jour je croise un policier qui venait sur le même trottoir. Je tremblais car on me disait de ne pas montrer la peur que je pouvais ressentir. Je me disais intérieurement : mon Dieu, faites que ce policier ne me veuille pas de mal ! » (Ana, Colombie, 49 ans). Ensuite, l’absence d’intégration est perçue de manière particulièrement négative. Le sentiment de ne pas exister en dépit de leur activité, provoque un fort ressentiment. En ce sens, le mythe de société moderne est remis en question. Finalement, le besoin de reconnaissance statutaire, souvent associé à une amélioration des conditions de vie dans le pays d’accueil, pousse les migrantes à chercher ailleurs des dispositifs migratoires plus favorables à une régularisation. Ce qui accentue encore les représentations négatives au sujet du pays d’accueil.

Ambivalence entre rester ou partir

Selon les témoignages recueillis, la déqualification de la formation qui accompagne un emploi clandestinisé n’est pas toujours vectrice de représentations négatives à l’égard du pays d’accueil. Les migrantes exprimant un désir d’installation dans le pays d’accueil, ou demeurant ambivalentes face au choix de rester ou de partir, ont en commun l’absence de représentations négatives dans le cas d’une non reconnaissance de leur formation et d’une déqualification de l’emploi clandestin. La décision de demeurer en Suisse se conjugue avec l’absence de formation ou de carrière professionnelle établie dans le pays d’origine. La personne en vient alors à renoncer à ces aspirations : « Une fois sur place, c’est différent. Tu prends le travail qui vient. On n’est pas habitué à ça… J’aimerais faire autre chose, mais au vu de ma situation, je n’ai pas le choix » (Ema, Amérique centrale, 36 ans).

A l’inverse, dans le cas d’Olga, la nature de son projet migratoire l’a confrontée à d’autres enjeux. Etudiante universitaire, elle souhaite mener des projets dans son pays d’origine, dont celui de terminer son cursus académique. Dans le contexte suisse, les maigres opportunités de formation proposées à cette partie de la population ne correspondent pas à ses ambitions. Voilà pourquoi elle envisage de retourner dans son pays.

Finalement, un projet migratoire de nature économique se déconstruit et se reconstruit aussi sur la base d’éléments aléatoires. Son évolution dépend en grande partie de l’interprétation subjective des migrantes. Les projets sont liés aux représentations et inversement : « Je crois que chacun voit la vie et les choses à sa manière. Moi, je remercie la Suisse car j’ai pu faire ici beaucoup de choses. Des choses que dans mon pays, même en 50 ans, je n’aurais pas pu faire, notamment ma maison » (Ana, Colombie, 49 ans). Cette flexibilité permet aux migrantes de s’ajuster aux évènements et à la réalité rencontrée. Dans la durée, la légalité du séjour constitue toutefois une variable incontournable à la pérennité d’un tel projet.

Plusieurs pistes d’action

Dans la complexité des situations vécues, il est rarement possible de bouleverser les dynamiques en place. Elles dépendent de paramètres n’appartenant ni aux migrantes, ni même aux travailleurs sociaux. Dès lors comment les accompagner et comprendre leurs trajectoires au travers du filtre des représentations ?

Comme nombre de migrantes le rapportent, l’échange informel avec un(e) interlocuteur-trice de confiance, hors des circuits familiaux ou communautaires, permet de soulager un poids mais également de faire émerger des éléments de vie jusqu’alors tus. A ce titre, les différents projets de groupe de parole et de théâtre menés au sein des paroisses, mouvements d’entraide, et associations communautaires sont des actions qui vont dans le sens d’une verbalisation et d’une réappropriation du processus migratoire.

[1] Les citations orales sont légèrement adaptées par REISO pour leur version écrite.

[2] Bibliographie sélective

  • Bolzman, C., Carbajal, M. & Mainardi, G. (2007). La Suisse au rythme latino : dynamiques migratoires des Latino-Américains : logiques d’action, vie quotidienne, pistes d’interventions dans les domaines du social et de la santé. Genève : ies éditions.
  • Hersent, M. & Zaidman, C. (2003). Genre, travail et migrations en Europe. Paris : CEDREF.
  • Jodelet, D. (1989). Les représentations sociales. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Lemercier, E. (2008). Travail et femmes migrantes : invisibilisation des qualifications, utilité sociale et parcours d’émancipation. Nouvelles Questions Féministes, 27(2), 12-24.
  • Dallera, C. (2007). Éclairage sur la migration féminine économique en Suisse : trois parcours. Nouvelles Questions Féministes, 26(1), 54-69.
  • Jodelet, D. (1989). Les représentations sociales. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Psychologie-sociale.com. (2014). Théories – Normes – Les représentations sociales, Psychologie sociale, Intitulédulienen ligne, consulté le 02.08.16

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