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Les médias face aux sportives et sportifs handicapés

Jeudi 10.04.2014

La valorisation des sportifs en situation de handicap mental passe aussi par leur médiatisation. A la veille des National Summer Games, réflexion sur la façon d’assurer le respect des ambassadeurs et des challengeurs.

Par Corinne Druey, relations médias, Special Olympics Switzerland, Genève

Cet hiver, 13’000 représentants des médias ont couvert les Jeux Olympiques de Sotchi et 2’400 les Paralympics qui ont suivi : l’engouement des médias pour la cause olympique et sportive est indéniable. Qu’en est-il des événements de Special Olympics, les rencontres sportives destinées aux personnes en situation de handicap ? La cause du sport pour tous est-elle assez bien défendue dans les médias pour des sportifs certes différents mais dont la motivation est tout aussi grande que celle d’une Lara Gut ou d’un Dario Cologna ? Et comment concevoir la médiatisation des sportifs handicapés d’une manière générale ?

Du 29 mai au 1er juin prochain se dérouleront à Berne les National Summer Games [1], à savoir le plus grand événement sportif en Suisse pour des personnes en situation de handicap mental [2]. Pas moins de 1’500 sportifs sont attendus. Aussi, Special Olympics Switzerland souhaite-t-elle attirer l’attention sur les aspirations de ces personnes et remplir une de ses missions de base, à savoir contribuer à la valorisation, à l’acceptation et à l’égalité des personnes en situation de handicap mental. Informer les médias pour qu’ils influencent le grand public est donc aussi une tâche qui revient à la fondation helvétique.

Pour la première fois avec des ambassadeurs

En marge de la démarche traditionnelle de relations publiques auprès des médias, les organisateurs ont nommé des ambassadeurs de l’événement. Pour autant que cela soit possible et en respect avec leur bien-être, ces sportives et ces sportifs sont intégrés dans les différents événements de promotion mis sur pied. Six ambassadeurs ont été choisis, dont deux en provenance de Suisse romande. Leur rôle est de participer à une séance photos pour les besoins de la campagne de communication de l’événement, tout comme de participer à des opérations de relations publiques (lunch avec les représentants des médias, événement avec l’un des partenaires de la manifestation, etc.). Il leur sera aussi parfois demandé d’être à la disposition des journalistes pour des portraits. Enfin, ils accompagneront l’animation lors de la Cérémonie d’ouverture le 29 mai prochain à Berne.

C’est la première fois qu’une telle démarche est menée et elle a été conçue de façon à assurer le respect du bien-être des ambassadeurs. Le mot est lâché : « bien-être » ! M. Xavier Blanc, responsable du bureau romand de Special Olympics Switzerland, est catégorique : « Notre principe de base est le bien-être de nos sportifs. Aussi, vis-à-vis de nos ambassadeurs, une convention a-t-elle été établie afin de bien délimiter leurs champs d’actions, notamment avec les médias. » Trouver les bonnes personnes n’a pas été simple non plus : « Nous devons accepter que ces personnes ont une autre forme de réflexion. Nous devons faire avec leur personnalité, les respecter. Il est vrai que nous ne maîtrisons pas tout et cet aspect peut être parfois déstabilisant. Lors de la séance photos, par exemple, tout s’est très bien passé. Nos ambassadeurs étaient dans un bon jour. Mais nous devions demeurer vigilants. J’avoue avoir été sur des charbons ardents ! »

Les discussions avec les parents des ambassadeurs sont aussi primordiales. « Nous devons assumer et accepter le fait que des parents puissent renoncer à donner leur accord pour que leur enfant participe à une campagne de promotion, explique le responsable. Nos ambassadeurs, quant à eux, sont contents de se voir en photo mais n’ont pas d’attente particulière. Après, il nous appartient de poser les limites quant aux utilisations des photos par exemple. A ce titre, aucune utilisation commerciale n’est permise. »

Pas de triche et pas d’enjeux

Côtoyer des personnes en situation de handicap mental n’est pas toujours évident. Dans notre société, le handicap mental a très souvent été stigmatisé. Nous sommes parfois mal à l’aise face à ces personnes. L’émotion est pourtant le sentiment qui est le plus souvent mis en évidence par les personnes, familles ou professionnels, qui les accompagnent. « Ces personnes sont très souvent authentiques, précise Xavier Blanc. Par leur attitude simple et directe, elles vous renvoient ce que vous êtes. Elles ne trichent pas, elles ne jouent pas. Ici, il n’y a pas d’enjeux. » Cette vision-là est donc capitale dans toute organisation de rencontres avec des représentants des médias, que ce soit lors d’un reportage, d’une interview ou d’un direct à la télévision.

La télévision locale genevoise Léman Bleu soutient régulièrement le sport handicap, sous toutes ses formes. Il y a quelques mois, le journaliste sportif Pascal Mathieu, aujourd’hui directeur adjoint de la chaîne, avait convié sur son plateau, en direct et en public, un sportif participant aux World Winter Games de PyeongChang, accompagné de sa coach et de Xavier Blanc. Comment organiser une telle émission ? « Nous avons bien préparé ce passage TV en amont avec les professionnels, explique Pascal Mathieu. Il fallait que le sportif soit le plus à l’aise possible, d’autant que nous étions en direct et que cet aspect provoque toujours un peu de stress chez nos invités. A nous de les mettre à l’aise ! J’ai donc tout fait pour rassurer le sportif en lui expliquant le déroulement de l’émission et les questions qui seraient abordées. La présence de sa coach était aussi essentielle. Pendant l’interview, je n’ai pas cherché à avoir une attitude différente. J’étais peut-être plus concis et simple dans mes questions tout en évitant de sombrer dans le pathos ou le caricatural. Je tenais à considérer cette personne comme n’importe quel sportif. J’ajouterais qu’à la rédaction, nous avons toujours tenu à offrir une tribune aux personnes handicapées. Les retours sont très positifs, ce qui nous réjouit. Par exemple, nous diffusons chaque mois l’émission « Singularités », réalisée entièrement par des personnes handicapées de la Fondation Clair-Bois avec l’encadrement de professionnels. Savoir que ce projet leur apporte une motivation, une plus grande confiance en eux et une mini renommée en étant parfois reconnus dans la rue, c’est une immense satisfaction pour nous ! »

Les médias ne sont cependant pas toujours aussi ouverts. Xavier Blanc l’a malheureusement déjà constaté : « Les médias veulent bien en parler, mais pas trop. Ensuite, ils sont assez empruntés et ne savent pas quoi dire, car ils ont toujours besoin de résultats, de classements, de palmarès. Alors que pour nous, à tous les niveaux régional, national ou international, la performance est un moyen et non une finalité ce qui laisse la place à une vraie émotion parfois difficile à retranscrire. » Bien souvent, les médias locaux ou régionaux sont plus réceptifs : réaliser un portrait d’un sportif local est un sujet intéressant pour eux, car leurs lecteurs attendent que les articles parlent des gens issus de leur région.

Quand les organisateurs sollicitent les médias afin qu’ils présentent la manifestation ou le portrait d’un ou plusieurs sportifs engagés, l’objectif est multiple : il consiste à oser montrer des personnes en situation de handicap mental, mais surtout à montrer leur capacité à pratiquer une discipline sportive et à mettre ces sportifs en lumière. Pourquoi ces derniers n’y auraient-ils pas droit ? Lors des manifestations, la cérémonie du podium demeure un instant très important : le fait que tout participant puisse gagner une compétition, recevoir une médaille lui donne le droit d’exister à part entière, à l’image de nos champions olympiques. Et cela sans forme d’instrumentalisation de quelque sorte, mais on l’aura compris dans le respect et le bien-être des sportives et des sportifs.

Qui est Special Olympics ?

Cette Fondation est le plus grand programme sportif international pour personnes en situation de handicap mental. Fondée en 1968, reconnue par le CIO en 1992, elle a pour mission de proposer des programmes sportifs qui contribuent au bien-être corporel et à la mobilité générale. Ces programmes visent à renforcer l’estime de soi, le plaisir d’exercer une activité et de réaliser des performances sportives.

Les activités principales concernent la promotion du sport auprès des personnes en situation de handicap mental, la préparation et l’organisation des compétitions, les soutiens financier et organisationnel aux organisateurs suisses des compétitions, la participation aux manifestations locales, régionales, nationales et internationales ; l’acceptation et la reconnaissance des sportives et des sportifs en situation de handicap mental.

Dans notre pays, l’organisme suisse officie sous le statut d’une fondation reconnue d’utilité publique depuis 1995. En 2013, sous son égide, 50 compétitions régionales ont été organisées. Elles ont réuni plus de 4000 participants issus de dix-sept disciplines sportives. Au total, la fondation suisse compte 7000 sportifs encadrés par 1200 coaches.

[1] Site internet des National Summer Games 2014. Contact : courriel

[2] Par personnes en situation de handicap mental, Special Olympics comprend les personnes présentant une déficience intellectuelle, une perturbation de la capacité d’apprentissage, un trouble ou un retard de développement ou encore une anomalie comportementale.

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