Argent et homosexualité: déconstruire un mythe
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Une étude révèle les mécanismes de précarisation financière spécifiques aux personnes homo/bisexuelles. Prendre en compte les résultats de ce travail se révèle essentiel pour des pratiques plus inclusives du travail social.
Par Stéphanie Monay, cheffe de projet de recherche, Haute école de travail social et de la santé, Lausanne (HES-SO)
Cet article est le premier d’une série de publications issue de la journée scientifique du domaine Travail social de la HES-SO « Genre et travail social : place à la relève », qui s’est déroulée en février 2025 à la HETSL. L’objectif de cette journée était de mettre en valeur la diversité et la richesse des contributions des jeunes chercheur·euse·x·s des Hautes écoles de travail social, tout en dressant un état des lieux des inégalités, représentations et stéréotypes liés au genre dans le champ du travail social contemporain.
« Je pense qu’il y a un peu un cliché… Des fois, ma mère, […] elle me dit : “Ah mais je vois déjà la vie que vous allez vous faire ! Vous serez le typique couple à [ville européenne] qui a de l’argent et pas d’enfants, et qui profite.” » Liam, 28 ans, célibataire, sans enfant
La figure stéréotypique des couples homosexuels — en particulier des hommes gays — les considérant comme « aisés » financièrement reste tenace. Cette croyance invisibilise à la fois l’hétérogénéité de ces couples — en termes de genre et de classe sociale, entre autres —, et les risques, obstacles et coûts financiers liés aux inégalités et discriminations qui les touchent spécifiquement.
Les quelques données disponibles en Suisse montrent que les couples homosexuels sont en effet concernés par un risque de pauvreté supérieur à la moyenne (Hümbelin & Fluder, 2021) [1], tandis que des recherches étrangères soulignent que les couples lesbiens sont particulièrement touchés par l’insécurité économique (Alonso-Villar & del Río, 2023). Pour Joseph DeFilippis (2016), la précarité économique des personnes LGBT constitue un réel problème social, encore trop peu reconnu par les professionnel·les du travail social, alors qu’elle appelle des politiques, des outils et des pratiques plus inclusives, qui répondent à ces réalités concrètes.
Menée à la HETSL [2] en 2024 et basée sur 29 entretiens, l’enquête Homoney met en lumière des mécanismes spécifiques de précarisation, d’endettement et d’inégalités financières auxquels les personnes homo/bisexuelles sont particulièrement exposées et qui doivent être (re)connus par le travail social. Centrée sur les arrangements financiers au sein des couples homosexuels, cette recherche fournit ainsi quelques éclairages pour la Suisse (Monay & Henchoz, 2025). Bien que le corpus présente une relative surreprésentation de couples socio-économiquement « aisés », leurs origines sociales ainsi que leurs caractéristiques conjugales sont variées. Cette diversité et l’entrée par la gestion conjugale de l’argent permettent de saisir certains mécanismes de précarisation [3] et d’inégalités économiques propres aux personnes concernées ; ces mécanismes sont susceptibles de traverser les différentes positions sociales, tout en se modulant et en produisant des effets différenciés en fonction du genre et/ou de la classe sociale. À partir de ces données, cet article présente quelques résultats illustrant ces mécanismes dans la sphère familiale, professionnelle et sociale (Monay & Henchoz, à paraître).
Solidarités financières familiales
Aujourd’hui en Suisse, annoncer son homosexualité à sa famille peut encore entraîner une rupture familiale (Häusermann, 2017). Celle-ci peut être matérielle : décohabitation, non-respect de l’obligation d’entretien ou absence de solidarité financière intergénérationnelle par exemples. Cela s’avère d’autant plus problématique lorsque les personnes concernées sont jeunes et en formation, soit en situation de dépendance financière. Dans ce cas, le coming out représente une prise de risque financière.
« […] quand je suis partie de chez moi, je n’avais pas beaucoup d’argent. J’avais un petit peu d’économies, mais c’était vraiment liquidé en deux-deux. J’ai fait appel à la bourse cantonale pour avoir une bourse complète, comme si mes parents ne pouvaient pas me soutenir, comme si j’étais orpheline pratiquement. » Anita, 28 ans, mariée, sans enfant
La rupture familiale peut conduire à une précarité forte, aux conséquences durables, comme le souligne Ferdinando (33 ans, marié, sans enfant) à propos de ses amis gays : « […] à 15 ans, ils ont dû partir de chez eux, ils se sont retrouvés à la rue et ils se sont vite retrouvés endettés. »
Revenu du travail et discriminations
L’accès aux revenus du travail dépend notamment de l’orientation professionnelle. Les entretiens montrent, par exemple, que les personnes homo/bisexuelles, femmes et hommes, choisissent parfois des milieux perçus comme plus accueillants — dits « homo-friendly » — comme le travail social ou les secteurs féminisés, souvent moins valorisés socialement et moins bien rémunérés.
« […] pour moi, ce n’est pas juste du cliché mais, en général, le travail social est beaucoup plus bienveillant, tolérant et sensible à ces questions. » Vasco, 29 ans, célibataire, sans enfant
Des données quantitatives montrent en effet que les hommes gays sont tendanciellement plus nombreux que leurs comparses hétérosexuels dans ces secteurs d’activités (Falcoz & Becuwe, 2009). Dans le corpus de l’enquête, certains hommes gays sont ainsi concernés par des inégalités caractéristiques du « travail des femmes ».
« D’un point de vue financier, je tombe sous le même coup que les femmes, d’une façon générale, en ayant des jobs éparpillés en plusieurs structures à temps partiel qui font qu’on ne cotise pas [au deuxième pilier], qu’il faut toujours jongler avec de multiples impératifs d’agenda, ce qui est assez usant. Et prendre beaucoup en charge l’économie domestique […]. […] il y a des liens avec l’orientation sexuelle par […] le milieu professionnel où j’ai choisi d’être actif, où c’est aussi un milieu un peu plus safe [pour les personnes homo/bisexuelles]. » Florian, 37 ans, partenarié, sans enfant
L’orientation professionnelle vers « un milieu un peu plus safe » peut ainsi participer au fait que les hommes gays gagnent en moyenne des revenus inférieurs à ceux des hommes hétérosexuels (Drydakis, 2022). L’inégalité d’accès aux revenus du travail découle également du « plafond de verre gay » (Aksoy et al., 2019) : en raison de leur orientation sexuelle, les hommes gays peuvent être perçus comme moins capables de performer une masculinité qui serait nécessaire aux postes d’autorité. Ainsi, Luc (37 ans, célibataire, sans enfant) estime que ses compétences de leadership ont été mises en doute lors d’un entretien d’embauche. La progression professionnelle — et les revenus qui y sont liés — est ainsi empêchée en raison de stéréotypes genrés.
Plusieurs recherches démontrent la persistance de discriminations salariales fondées sur l’orientation sexuelle (Brahma et al., 2023). Malgré des mécanismes touchant spécifiquement les hommes gays — et qui relativisent le mythe de leur « aisance économique » —, les données quantitatives montrent qu’ils disposent toutefois de revenus supérieurs aux femmes lesbiennes (Blandford, 2003) : cet écart économique se constate aussi au sein du corpus de l’enquête Homoney. Les inégalités salariales ont un impact accru sur les ménages lesbiens (Ahmed et al., 2011) car ils peuvent subir une double discrimination : celle liée au genre (9,5% d’écart femmes-hommes en Suisse en 2022 pour l’ensemble de l’économie [4]) en plus de celle liée à l’orientation sexuelle et affective. Cela fait dire à Aurélie (37 ans, mariée, sans enfant) qu’il n’y a « pas de vrai salaire dans notre couple ».
Homoparentalité : coûts et inégalités
La reconnaissance — tardive en Suisse — des couples et familles homosexuelles, notamment à travers le « mariage civil pour toutes et tous » introduit en 2022, semble avoir réglé certaines inégalités fiscales et successorales. Néanmoins, de lourds enjeux économiques demeurent quant à l’accès à l’homoparentalité. Si les couples lesbiens mariés ont désormais accès au don de sperme et à la procréation médicalement assistée (PMA), les assurances maladie ne les prennent pour l’heure pas en charge. Cela pousse les couples les plus précaires à recourir à des prestations à l’étranger, moins chères, au détriment de la reconnaissance automatique de la mère non porteuse, effective depuis 2022 à condition que la PMA soit réalisée sur le territoire suisse. Pour le couple formé par Aurélie et Silvia, chaque tentative en Suisse coûte de 2'000 à 5'000 francs. De tels montants peuvent mener à des situations d’endettement, comme le souligne Alie (27 ans, célibataire, sans enfant) : « J’ai plusieurs histoires où il y a eu surendettement parce que des gens sont passés par une clinique [pour la PMA]. »
La gestation pour autrui (GPA) n’étant pas autorisée en Suisse, des couples gays y ont recours à l’étranger, moyennant un budget important : Ben (39 ans, marié, un enfant) formule un budget de 200'000 francs pour une GPA aux États-Unis. Ces montants importants rendent le projet d’homoparentalité inimaginable pour certains couples, en particulier les plus précaires, soulignant les inégalités à l’intérieur même de la population homo/bisexuelle.
« Alors moi, je suis tombé de ma chaise quand j’ai appris combien ça coûtait. Je me rends compte que ce n’est vraiment pas donné à tous les couples. […] Ce n’est pas quelque chose qui est accessible de manière égalitaire. » Liam, 28 ans, célibataire, sans enfant
Que ce soit pour la PMA à l’étranger ou la GPA, le parent sans lien biologique juridiquement reconnu avec l’enfant devra se soumettre à une procédure d’adoption, laquelle a un coût estimé à 1’000 francs en moyenne par enfant (Law Clinic, 2019, p. 11).
Non-recours et rapport aux institutions
La question du non-recours aux prestations sociales, problématique centrale du travail social, se pose aussi s’agissant des personnes homo/bisexuelles. Elles rencontrent en effet de nombreux obstacles pour accéder aux aides et services sociaux : outre la discrimination directe, le manque de connaissances des professionnel·les ou les formulaires et outils inadaptés à leurs configurations familiales (DeFilippis, 2016), l’anticipation ou l’expérience antérieure de l’homo/biphobie au sein de diverses institutions — sociales, médicales, administratives, etc. — les empêchent de faire valoir leurs droits. C’est ce qu’exprime Meg (33 ans, célibataire, sans enfant) : « […] moi j’ai un peu l’impression que plus je me tiens un peu loin des institutions, mieux je me porte quoi. Parce qu’il y a quand même un truc [elle réfère à l’homophobie institutionnelle], ça fait un peu flipper. » Rebâtir la confiance envers les institutions sociales constitue un réel enjeu pour le travail social, afin d’assurer un accès égal et inclusif aux droits sociaux.
Vers des pratiques de travail social plus inclusives
La question de l’(in)accès à l’argent — aux revenus du travail, aux héritages, à la propriété, aux aides sociales — des personnes homo/bisexuelles, et plus largement des minorités OSAIEGCS [5], mérite d’être davantage explorée, afin de saisir en profondeur les mécanismes de précarisation et d’inégalités économiques qui les touchent spécifiquement. Ces connaissances sont nécessaires afin de fournir des outils et services adaptés aux besoins des personnes concernées et d’orienter la pratique professionnelle vers un accompagnement plus inclusif qui sait identifier les risques et impacts économiques de l’homo/biphobie et de l’hétéronormativité.
Ces résultats soulignent aussi l’importance d’adopter une perspective intersectionnelle dans la pratique : en effet, cet article souligne comment la combinaison du genre et de l’orientation sexuelle et affective amène à des mécanismes de précarisation et d’inégalité parfois distincts entre femmes lesbiennes et hommes gays. Mieux les comprendre permettra de mieux les combattre, dans toute leur complexité.
Plus généralement, cette analyse invite à dépasser les enjeux de reconnaissance symbolique des minorités OSAIEGCS pour porter notre attention — dans la recherche, dans la pratique du travail social, dans l’élaboration des politiques sociales — sur ceux relatifs à la redistribution. Identifier plus précisément les mécanismes hétéronormés qui régissent le partage des ressources économiques et matérielles (Nguyen, 2023) constitue en effet une étape nécessaire vers une meilleure justice sociale.
Bibliographie citée
- Ahmed, A. M., Andersson, L., & Hammarstedt, M. (2011). Inter- and Intra-Household Earnings Differentials among Homosexual and Heterosexual Couples. British Journal of Industrial Relations, 49(2), 258‑278.
- Aksoy, C. G., Carpenter, C. S., Frank, J., & Huffman, M. L. (2019). Gay Glass Ceilings : Sexual Orientation and Workplace Authority in the UK. Journal of Economic Behavior & Organization, 159, 167‑180.
- Alonso-Villar, O., & del Río, C. (2023). Poverty Among Same-sex Couple Families in the United States : Is There a Premium for Married Couples? The Journal of Economic Inequality, 22, 495-517.
- Blandford, J. M. (2003). The Nexus of Sexual Orientation and Gender in the Determination of Earnings. Industrial and Labor Relations Review, 56(4), 622‑642.
- Brahma, S., Gavriilidis, K., Kallinterakis, V., Verousis, T., & Zhang, M. (2023). LGBTQ and Finance. International Review of Financial Analysis, 86.
- DeFilippis, J. N. (2016). “What About the Rest of Us?” An Overview of LGBT Poverty Issues and a Call to Action. Journal of Progressive Human Services, 27(3), 143‑174.
- Drydakis, N. (2022). Sexual Orientation and Earnings: A Meta-analysis 2012–2020. Journal of Population Economics, 35, 409-440.
- Falcoz, C., & Becuwe, A. (2009). La gestion des minorités discréditables. Le cas de l’orientation sexuelle. Travail, genre et sociétés, 21(1), 69‑89.
- Häusermann, M. (2017). L’impact de l’hétérosexisme et de l’homophobie sur la santé et la qualité de vie des jeunes gays, lesbiennes et bisexuel-les en Suisse. Santé gaie.
- Hümbelin, O., & Fluder, R. (2021). Familienarmut im Kontext veränderter Familienformen. BFH impuls, 1, 16‑19.
- Law Clinic. (2019). Nouveau droit de l’adoption pour les familles arc-en-ciel : Ce qu’il faut savoir. Université de Genève.
- Monay, S., & Henchoz, C. (2025). Les couples gays et lesbiens et l’argent. Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL).
- Monay, S., & Henchoz, C. (à paraître). L’argent queer, un nouvel enjeu pour le travail social ? In T. Loloum, M. Richter, & A. Savioz (Éds.), Le travail social en objets. Matérialités, écologies et économies de l’accompagnement. Editions ies.
- Nguyen, D. H. (2023). The Political Economy of Heteronormativity. Review of Radical Political Economics, 55(1), 112‑131.
[1] Selon l’application-pilote du modèle de monitoring de la pauvreté élaboré par Caritas et la Haute école spécialisée bernoise basé sur les données cantonales (registres, fiscales, prestations) de Berne.
[2] HES·SO, fonds Gendered Innovation. Requérante et responsable de recherche : Prof. Caroline Henchoz. Rapport de recherche en ligne.
[3] La précarisation économique renvoie à des dynamiques sociales qui fragilisent la sécurité économique de certains individus ou groupes sociaux, augmentent leur exposition aux risques économiques et réduisent leurs perspectives d’accès aux ressources.
[4] Office fédéral de la statistique (2024). Indicateurs de l'égalité entre femmes et hommes.
[5] Nils Kapferer et Aymeric Dallinge, «OSAIEGCS rend compte d’un univers de possibles», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 janvier 2025.
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Stéphanie Monay, «Argent et homosexualité: déconstruire un mythe», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 janvier 2026, https://www.reiso.org/document/15097
