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Et si on jouait avec les langues ?

Lundi 17.03.2014

Dans les institutions de la petite enfance subventionnées par la Ville de Genève, l’éveil aux langues est encouragé. Pourquoi et comment favoriser cette ouverture ? Par Christiane Perregaux, en collaboration avec le Service de la petite enfance [1].

Par Christiane Perregaux, professeure adjointe en Sciences de l’Education, Université de Genève, en collaboration avec le Service de la petite enfance de la Ville de Genève

Les jeunes enfants qui fréquentent les institutions de la petite enfance entendent souvent des façons de parler différentes de celles qu’ils vivent dans leur environnement familial. Certains découvrent le français ou d’autres langues, celles de leurs amis par exemple. Des activités ludiques plurilingues vont développer chez eux des habiletés à la réflexion et à la comparaison entre les langues.

Il arrive pourtant que certains parents et certaines professionnelles [2] craignent que la confrontation à d’autres langues provoque de la confusion chez les enfants et retarde leurs apprentissages. Or, on sait par des études scientifiques que le bilinguisme n’est pas la cause (ou alors exceptionnellement) de troubles du langage chez les enfants.

Les origines de l’Éveil aux langues

Les approches d’Éveil aux langues proposent une entrée pédagogique plurilingue, dont les activités ont d’abord été prévues pour l’enseignement enfantin et primaire. Elles se sont développées en Angleterre, dans les années 1980, avant d’être reprises dans différents pays dont la Suisse romande puis alémanique dans le milieu des années 1990. Ces approches ne visent pas l’apprentissage d’une langue en particulier, mais sont considérées comme une démarche propice à l’apprentissage des langues. A travers les activités adaptées aux âges des enfants qu’elles proposent et qui mettent en évidence le rôle particulier de la langue commune, ici le français, relativement aux autres langues (familiales ou inconnues de toutes et tous), elles développent l’intérêt des jeunes enfants pour les langues en général.

Ainsi, dès leur jeune âge, les enfants vont se sentir à l’aise dans des contextes plurilingues et pluriculturels. Ils vont également se construire des représentations positives des langues et des personnes qui les parlent.

Par le biais des activités d’Éveil aux langues, toutes les langues ont la même dignité et le même intérêt. Les langues premières des enfants et de leurs familles sont également reconnues, ce qui a une grande importance pour la construction identitaire de chacun·e et pour l’apprentissage d’autres langues par la suite.

Les langues ne jouent pas les unes contre les autres, elles se co-construisent et s’alimentent mutuellement. Dès lors, l’apprentissage, la consolidation et le développement de la langue commune, le français, deviennent une évidence. Ainsi les langues participent à l’élargissement de la vision du monde de tous les enfants pour autant que les ressources familiales soient aussi reconnues et promues. Ces approches intègrent les enfants mais aussi les familles dans le processus. Elles ouvrent de fait la voie à une adhésion plus forte de ces dernières aux projets des institutions de la petite enfance.

Les animations ludiques très diverses que propose l’Éveil aux langues pour les jeunes enfants vont les habituer à considérer le plurilinguisme comme une situation ordinaire de la société dans laquelle ils vivent, et à s’intéresser aux langues, à les écouter, les comparer et à se poser des questions.

Les objectifs d’un tel projet sont multiples et vont participer à la construction de l’estime de soi des enfants, des parents et des professionnelles, en reconnaissant les compétences langagières de chacun·e. Plus précisément, l’Éveil aux langues vise à :

  • Reconnaître comme ordinaire la pluralité sociale, langagière et culturelle des familles.
  • Favoriser au sein des institutions de la petite enfance les activités qui mettent en jeu cette pluralité.
  • Développer une socialisation pluriculturelle et plurilingue dans un cadre de références communes.
  • Reconnaître les langues de tous les enfants, monolingues et plurilingues. Les éveiller aux langues parlées dans leur entourage et/ou par eux-mêmes.
  • Reconnaître le rôle spécifique du français, la langue commune.
  • Associer les parents au processus et utiliser leurs ressources langagières familiales.

Des activités variées et ludiques

A titre d’exemples, voici quelques propositions qui pourront être ajustées aux contextes et aux besoins des enfants. Elles reprennent les quatre modalités de la langue, à savoir la compréhension à l’oral (par l’écoute de comptines, de chansons et d’histoires), la production à l’oral (chanter, raconter, comparer, communiquer), la compréhension à l’écrit (affichages et reconnaissance de mots comme « bonjour » ou « au revoir » dans plusieurs langues, de systèmes graphiques comme le chinois, l’arabe ou les hiéroglyphes), et la production à l’écrit (création d’histoires, d’imagiers plurilingues, de comptines). Les activités peuvent se décliner en six groupes. Elles font appel aux ressources des enfants et des adultes. Elles peuvent se conjuguer de diverses manières et engagent les professionnelles de la petite enfance à imaginer de nouvelles découvertes en fonction de la réalité du moment.

1. Les langues se rendent visibles

  • Penser à l’affichage multilingue : mots de bienvenue (bonjour, au revoir, bonnes fêtes, etc.).
  • Penser aux documents multilingues à l’intention des parents (français et d’autres langues).
  • Reconnaître les langues parlées de chaque enfant, monolingue ou bilingue. Tenir compte pour chacun d’entre eux de la langue familiale et du français. Imaginer des moyens pour se souvenir des langues parlées par chacun.
  • Jouer avec les langues lors des petites réunions (se saluer, demander aux enfants comment on dit des mots comme « chocolat » dans chaque langue représentée).
  • Chanter « Joyeux anniversaire » en français et dans d’autres langues, etc.

« A l’entrée de la Souris Verte se trouve un grand panneau sur lequel chaque famille est accueillie par les bonjours qu’elle connaît. Mais voilà qu’un jour, une maman ne le trouve pas dans sa langue familiale. Réaction : « Et moi ? » L’éducatrice lui remet alors un stylo et la constellation des bonjours vient de s’enrichir d’une nouvelle langue : toutes les cultures sont ainsi reconnues. »
Secteur petite enfance de la Servette

2. Les langues s’écoutent

  • Ecouter des chansons et des comptines en plusieurs langues.
  • Penser à solliciter les parents pour partager des comptines sous différentes formes (cd, texte, enregistrement).
  • Créer des comptines avec des emprunts « Julia mange du chocolat et Lucas a mis son pyjama » [3]. Ces emprunts auront souvent une grande proximité de son ou d’écriture.
  • S’intéresser aux onomatopées comme les cris des animaux : « Cocorico en français, kikiriki en allemand et cock-a-doodle-do en anglais ». Faire écouter aux enfants le bruit des cloches, le miaulement du chat ou le croassement des grenouilles dans plusieurs langues.

3. Les langues se chantent

  • Chanter une chanson en français avec le refrain repris dans plusieurs langues.
  • Chanter dans différentes langues que les enfants reconnaissent peu à peu.

« Les enfants sont assis pour la réunion. Aujourd’hui, l’éducatrice leur chante une chanson qui raconte l’histoire d’un cheval. Elle reprend, lors de chaque refrain, le mot cheval dans les langues familiales des enfants : Caballo, Cheval, Pferd, Farasi, Horse… Ces mots jouent un rôle presque magique sur les petits qui reconnaissent leur langue familiale et s’émoustillent sur leurs coussins. »
Espace de vie enfantine des Morillons

4. Les langues se racontent

  • Lire des histoires aux enfants dans des livres bilingues et de langues diverses.
  • Raconter des histoires avec comme support des livres, des livres sans texte ou encore sans livre.
  • Utiliser un kamishibai (théâtre d’images).
  • Accompagner le récit d’une gestuelle qui soutient la compréhension.
  • Rendre les enfants attentifs aux couvertures de livres, aux systèmes graphiques et/ou aux illustrations parfois différentes qui s’y trouvent.

5. Les langues s’écrivent

  • Créer avec les enfants des imagiers dans plusieurs langues connues.
  • Se promener dans des lieux où se trouvent des écrits dans différentes langues (par exemple, à Genève sur la place du Molard).
  • Observer des systèmes graphiques différents : le chinois, le français, l’arabe, l’hindi, etc.
  • Travailler l’imaginaire : comment les enfants se représentent-ils les langues ?

6. Les langues circulent

  • Faire circuler les langues à l’oral et à l’écrit, entre les enfants, entre les parents et l’institution de la petite enfance.
  • Organiser un prêt de livres et de CD dans différentes langues entre l’institution et les familles, et inversement.

Divers documents et supports sont à disposition des professionnelles des institutions de la petite enfance subventionnées par la Ville de Genève [4] :

  • Malle à livres, Malle à langues. Le Service des Bibliothèques et discothèques municipales met à disposition des institutions de la petite enfance des malles à livres contenant des ouvrages destinés aux enfants en différentes langues, des ouvrages bilingues et sans texte ainsi que des supports audio et vidéo. Ces malles permettent aux professionnelles qui le désirent de pratiquer l’Éveil aux langues par le biais de la littérature enfantine.
  • Boîte à outils, Boîte à langues. Le Service de la petite enfance met à disposition des structures d’accueil que la Ville de Genève subventionne, un KIT de propositions, en guise de soutien à l’entrée dans l’Éveil aux langues [5].

Finalement, accueillir la langue de chaque enfant, c’est lui dire : « Tu es quelqu’un d’unique, ta langue comme ton prénom font partie de toi et ont le droit, si tu le souhaites, d’être là aussi ». Retrouver cette part de soi est un repère, comme une caresse, un doudou, un subtil sentiment de reconnaissance.

[1] Cet article est tiré de la brochure éditée par le Service de la petite enfance de la Ville de Genève en collaboration avec le Service des Bibliothèques et Discothèques municipales. Le comité de rédaction : Marianne Cosandey, Secteur petite enfance de la Servette ; Olivia Cupelin, BMU, Ville de Genève ; 
Patricia Demoulin, Secteur petite enfance des Bains ; 
 
Francine Koch, Département de la cohésion sociale et de la solidarité, Ville de Genève ; Isabelle Kovacs, SDPE, Ville de Genève
 ; Maryjan Maître, Éveil culturel et artistique de la petite enfance ; Christiane Perregaux, FAPSE, Université de Genève
. Télécharger la brochure en format pdf.

[2] Pour faciliter la lecture et en guise d’hommage au personnel des institutions de la petite enfance qui, dans sa grande majorité, est constitué de femmes, la forme féminine est utilisée lorsqu’il est question des professionnelles. Que cela n’empêche pas les hommes d’entrer nombreux dans le monde de la petite enfance !

[3] Le mot « chocolat » provient de la langue indienne d’Amérique latine, le nahuatl, arrivé en Europe par les Espagnols. Le mot « pyjama » provient du hindi et du perse.

[4] NDLR : Envie de développer ce genre d’outils dans d’autres villes et cantons ? Mme Isabelle Kovacs, Service de la petite enfance de la Ville de Genève, est à disposition de toutes les personnes intéressées par le sujet.

[5] Les institutions de la petite enfance peuvent se procurer des dépliants bilingues (en français et dans les langues familiales les plus couramment pratiquées) pour l’information des parents. Des affiches sont également disponibles pour marquer la participation à l’Éveil aux langues, et des formations sont organisées à différents moments de l’année pour sensibiliser les professionnelles.

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