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L’adolescence rurale à l’avant-garde de la mixité

Lundi 23.01.2017

Dans les années 1960 à Fribourg, comment les jeunes se rencontrent-ils ? Quels sont les lieux de sociabilité où existe la mixité entre les sexes ? Cinquante entretiens menés par des étudiant·e·s remettent en cause les théories sur l’adolescence.

Co-auteur·e·s : Boraschi Chiara, Borgeaud Julie, Chillier Sacha, Claudet Mathieu, Coffin Cédrine, Demierre Charlie, de Montmollin Albertine, Donadello Fiona, Evequoz Pierre, Follonier Camille, Geinoz Anne-Valérie, Genoud Carolane, Heiniger Mona, Losert Grégoire, Mottolini Fabio, Musy Mathieu, Pallara Luis, Petoud Audrey, Pini Elia, Pochon Morgane, Renna Adriano, Schnegg Audrey, Spicher Marc, Sutter Davide, Vultier Thibaut, Wojciechowska Natalia.

Sous la direction de Caroline Henchoz, sociologue, maître d’enseignement et de recherche, et Anne-Françoise Praz, historienne, professeure, Université de Fribourg

Les années soixante sont un moment de changement dans les relations entre adolescents. Contrairement aux théories de diffusion de la modernité postulant que les changements apparaissent dans les classes sociales aisées pour ensuite se diffuser aux classes populaires [1] ou que la modernité naît en ville [2], nous défendons ici la thèse inverse. Dans le très catholique et très traditionnel canton de Fribourg des années 1960, la mixité entre les sexes est, chez les adolescents, d’abord apparue dans les milieux modestes de la campagne fribourgeoise avant de se diffuser dans les milieux urbains plus aisés. Nous l’expliquons par tout un ensemble de dispositifs et de conditions qui permettaient aux filles et aux garçons des milieux ruraux de se rencontrer plus facilement que les urbains.

Cette recherche sur les sociabilités adolescentes, soit l’ensemble des relations qu’un adolescent entretient avec d’autres et les formes que prennent ces relations [3], a été menée par des étudiantes et étudiants de sociologie et d’histoire contemporaine en classe de Master de l’Université de Fribourg. Outre le fait qu’elle amène un nouvel éclairage sur l’évolution des rapports entre les sexes, cette étude apporte aussi des informations sur l’adolescence des années 1960 en Suisse dont on connaît encore peu de chose.

Pour ce faire, les étudiants ont effectué 51 entretiens auprès de 22 femmes et de 29 hommes qui ont vécu leur adolescence dans le canton de Fribourg. Répartis à parts à peu près égales entre les campagnes et les villes, la moitié est née entre 1945 et 1950 et l’autre moitié entre 1951 et 1955. Les entretiens, particulièrement utiles lorsqu’il s’agit de récolter des informations sur des populations pour lesquelles on dispose de peu de sources écrites [4], ont été menés sous forme de récit de vie, ce qui permet de recueillir des données sur le vécu et le ressenti de ces adolescents d’alors. De manière à mettre à jour l’évolution des pratiques et des perceptions, l’analyse est fondée sur les principes de la grounded theory [5]. En ce sens, bien que les résultats ne puissent pas être généralisés, ils offrent un éclairage novateur sur la manière dont les adolescentes et adolescents des années 1960 ont contribué au changement social en matière de relations entre les sexes.

Une mixité entre les sexes sous contrôle dans les milieux ruraux

Contrairement à ce qu’on observe pour les villes, les adolescents des deux sexes nés entre 1945 et 1950 se rencontrent et se mélangent plus facilement dans les milieux ruraux fribourgeois. Faute d’effectifs suffisants, la mixité est déjà présente dans l’enseignement primaire. Plusieurs lieux et pratiques favorisent également la mixité adolescente comme les bals par exemple qui sont accessibles dès 16 ans.

« Parce qu’on n’y avait pas droit avant 16 ans, hein ! Et ça c’était très strict ! On devait être émancipé de l’école obligatoire pour avoir accès aux espaces publics ! On était considérés comme enfant jusqu’à nos 16 ans, c’est clair, hein ! On n’avait même pas le droit de stationner aux abords des endroits où on dansait. J’imagine que c’était une affaire de clergé, une affaire morale, parce qu’il ne fallait pas que les adultes nous donnent le mauvais exemple… de comportement inadéquat ! [rires] » (Paul, né en 1946)

Les bals sont le lieu où « les garçons invitaient les filles à danser ». Propice à la drague et lieu de rencontre potentiel du futur·e conjoint·e, le bal peut être suivi par des « cafés noirs ». Les jeunes, qui se disent tous de milieux modestes, se retrouvent chez une personne du groupe pour prolonger la soirée, mêlant la consommation de café et parfois d’alcool. C’est une « chose qui existait beaucoup à l’époque […] c’était presque tous les samedis soirs » (Jean, né en 1950). La moitié de nos témoins mentionnent également les différentes sociétés de village (jeunesse, chœur mixte, orchestre) comme des occasions où l’on se retrouve entre filles et garçons.

Dans le canton de Fribourg des années 1960, la sexualité est taboue et une grossesse hors mariage est stigmatisée socialement ou alors rapidement camouflée par un mariage précoce. C’est pourquoi nous faisons l’hypothèse que la mixité filles-garçons est tolérée, voire acceptée, dans les campagnes, car elle se déroule sous l’encadrement et l’accompagnement d’adultes. Dans les bals, les cafés noirs et les sociétés de village, les parents sont présents. Ils jouent le rôle de responsables, de surveillants, mais parfois aussi d’initiateurs en apprenant aux jeunes à danser ou en les accompagnant dans leur consommation d’alcool, certains pères n’hésitant pas à descendre avec « la goutte » pour participer aux cafés noirs qui ont lieu chez eux.

Une frontière entre les sexes chez les urbains…

La frontière entre les sexes est bien plus importante en milieu urbain. Les filles et les garçons sont séparés durant tout leur cursus scolaire et le contrôle est strict dans les collèges et les pensionnats où les sorties se font sous surveillance. Ainsi Isabelle (née en 1947) se souvient des consignes des sœurs qui accompagnaient les étudiantes : « Quand on passait près de la Stavia, un pensionnat de garçons, là il ne fallait pas regarder. Il fallait tourner la tête. » Un clivage avec le milieu rural existe également dans les activités extrascolaires.

Les sociétés organisées présentes dans les campagnes sont plus rares en ville. Lorsqu’elles existent, elles sont non-mixtes, comme par exemple les scouts et les fanfares. L’Eglise et certaines institutions scolaires destinées aux élèves amenés à faire des études supérieures surveillent également étroitement les contacts entre adolescents de sexes opposés. Par exemple, des « pions » contrôlent les cinémas ainsi que les étudiants qui ne rentrent pas chez eux directement après l’école : « Ces surveillants pouvaient venir vers vous et vous dire : "tu ne devrais pas être là, faut que tu rentres chez toi, faut que tu ailles faire tes devoirs". » (Emmanuel, né en 1946). N’ayant pas d’espace propre, les adolescents se retrouvent dans les rues de leur quartier. Néanmoins, les rencontres avec l’autre sexe sont rares sous le regard omniprésent des voisins ou des parents.

La situation évolue toutefois très vite. Les urbains nés après 1950 sont déjà beaucoup plus libres de rencontrer des adolescents de l’autre sexe que les plus âgés. Comment l’expliquer ? Selon nous, cela a lieu grâce à un facteur de changement essentiel : l’accès à de nouveaux moyens de transports comme le vélomoteur ou la voiture d’une ou d’un ami plus âgé. L’accès à ces nouvelles formes de mobilité permet aux jeunes nés après les années 1950 de trouver des espaces de liberté dans un cadre qui demeure restrictif. La quasi totalité de ces témoins a ainsi mentionné les bals de campagne ce qui n’était pas le cas des urbains plus âgés. Ces bals apparaissent dès lors comme un lieu de mixité des sexes mais aussi des milieux sociaux puisque campagnards et citadins s’y côtoient, les seconds jouissant alors probablement d’une plus grande liberté de par leur anonymat.

Ces nouvelles formes de mobilité sont rendues possibles par l’augmentation du pouvoir d’achat des jeunes nés après 1950 [6]. Celle-ci permet aussi aux adolescents d’alors d’accéder à de nouveaux lieux comme les tea-rooms, les cafés ainsi que la piscine. Ces endroits offrent des espaces qui favorisent les rencontres avec l’autre sexe loin du regard des proches. Dans les entretiens, une nouvelle opportunité de rencontre est également mentionnée : les boums. Certes, elles sont organisées sous le toit familial, certes les parents restent à proximité, mais pour la première fois, les jeunes urbains disposent d’un lieu relativement privatisé où ils peuvent rencontrer l’autre sexe sans le contrôle omniprésent des parents, de l’Eglise ou de l’école.

Une histoire à revisiter

Cette recherche exploratoire démontre la nécessité, en histoire sociale, de s’intéresser aux expériences individuelles pour questionner les explications générales. En ce sens, l’alliance entre des disciplines comme l’histoire et la sociologie a été particulièrement utile pour revisiter l’histoire de l’adolescence des années 1960. En Suisse comme ailleurs, elle reste encore peu étudiée, se limitant souvent à des observations effectuées dans certains milieux des grandes villes et ensuite généralisées à l’ensemble d’une génération. Le paradoxe fribourgeois d’une campagne « en avance » sur la ville en termes de mixité adolescente pose de nouvelles questions et oblige à complexifier le processus historique d’affirmation de cette classe d’âge, qui dans les années 1960 devient de plus en plus autonome dans ses sociabilités, ses modes de vie et sa culture. On pourrait s’interroger sur le rôle de la religion dans ce paradoxe, dont le poids s’exerce davantage en ville et sur les catégories sociales supérieures, scolarisées en pensionnat. Néanmoins notre recherche a mis en évidence le fait que l’autonomie des adolescent·e·s fribourgeois de cette époque s’est aussi développée dans les stratégies individuelles et collectives mises sur pied pour ébranler ces contrôles et ces tabous.

[1] Thiercé, Agnès. (1999). Histoire de l’adolescence : 1850-1914. Paris : Belin

[2] Sohn, Anne-Marie. (2004). Années 60, l’entrée dans la culture de masse. Médiamorphoses, 32-35

[3] Forsé, Michel. (2005). Sociabilité. In M. Borlandi, R. Boudon, M. Cherkaoui & B. Valade (Eds.), Dictionnaire de la pensée sociologique (pp. 645-647). Paris : PUF

[4] Nossik, Sandra. 2011. « Les récits de vie comme corpus sociolinguistique : une approche discursive et interactionnelle », Corpus 10, en ligne

[5] Glaser, Barney and Anselm Strauss (1967). The Discovery of Grounded Theory : Strategies for Qualitative Research. Chicago, Aldine.

[6] En Suisse, le pouvoir d’achat des ménages triple entre 1942 et 1970 (Encyclopédie statistique de la Suisse. 2009. Enquête sur les salaires et traitements versés en octobre 1980. Résultats globaux. Neuchâtel : Office fédéral de la statistique)

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