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«Le travail social a un rôle de sentinelle»

Lundi 14.03.2022

Pour la Journée internationale du travail social, le 16 mars, la HETS Genève questionne le positionnement du travail social dans un monde écosocial. Réflexion préalable avec Joëlle Libois, directrice de la Haute école genevoise.

Joelle Libois 170Joëlle Libois © HETS Genève

(REISO) Le thème retenu pour la Journée internationale du travail social 2022 est « Repositionner le travail social dans un monde écosocial. Nouveaux partenariats, nouvelles alliances. » [i] Au vu de la situation politique mondiale actuelle, est-ce réaliste de penser vivre dans un monde écosocial ?

(Joëlle Libois) Aujourd’hui, nous ne vivons absolument pas dans un monde écosocial, mais c’est une visée pour l’avenir. Parler d’« écosocial », c’est se rendre compte que l’écologie doit aujourd’hui s’articuler autour des besoins sociétaux.

Écologie et travail social deviennent-ils indissociables ?

Il devient essentiel, en effet, de réfléchir communément à ces deux domaines. En matière d’écologie, il s’agit de penser la place de l’homme dans la société et dans l’ensemble du vivant. Il y a certes les liens aux humains qui doivent être considérés, mais aussi à tout ce qui nous paraît parfois invisible et relève pourtant du règne du vivant. Tout est en articulation avec nous, notre avenir. A ce sujet, il se trouve quelque chose à re-réfléchir dans le positionnement du travail social. Ce lien à la nature et à la planète reste un élément que l’on n’a, ici, pas suffisamment décelé dans le travail social jusqu’à maintenant. Ce n’est pas forcément le cas dans d’autres sociétés. En Inde, par exemple, le code de déontologie du travail social mentionne l’importance du lien à la nature depuis déjà plus d’une vingtaine d’années.

Plus précisément, quelles vont être les changements écologiques ayant des conséquences pour le travail social ?

Les transformations écologiques, qui vont être extrêmement importantes, ne doivent pas mettre les populations les plus en difficultés dans davantage de précarité encore. Il est indispensable de protéger ces populations-là. Ce mouvement passe par des transformations économiques extrêmement importantes, dans une redistribution des biens. Cette articulation entre économie, social et écologie se retrouve de manière fortement articulée.

Le modèle capitaliste dominant est-il compatible avec les transformations sociétales que vous mentionnez ?

Il se pose en effet la question du développement durable et de ce que signifie cette terminologie autour du développement. Elle est remise en question aujourd’hui : est-ce qu’il faut aller encore vers du développement et, si on y va, quel type de développement doit-on penser ? Conserver du développement implique de le faire autour d’une économie sociale et solidaire, indispensable pour aller vers un mode écosocial. En réalité, je pense que le système actuel se referme sur lui-même. Il n’apporte aucun plaisir, ni élément constructif. C’est certainement un point sur lequel le travail social peut apporter des éléments et nourrir la réflexion quant à de nouveaux modèles de vie en société. Les travailleurs et travailleuses sociales sont des expert·e·s de ce domaine, ils peuvent amener des réflexions sur les modèles qui sont posés dans différents types de sociétés.

Le travail social joue donc un rôle essentiel dans le façonnement des sociétés de demain...

Le travail social a un rôle de sentinelle. On est au premier plan des inégalités sociales, des problématiques sociales émergentes. Notre profession doit être la liaison entre ces problématiques relevées et les décideur·se·s au niveau du politique et dans les dimensions de l’économie privée. En même temps, le travail social doit poursuivre l’accompagnement des populations, travailler avec elles pour qu’elles soient toujours plus prises en compte comme citoyens et citoyennes. Chacun·e doit pouvoir faire part de ses difficultés, de ses connaissances et de sa manière de vivre.

Une conférence de la Journée questionne l’intégration des connaissances autochtones dans la pratique du travail social. Quels enseignements ces populations ont-elles à nous apporter ?

Ces personnes vivent avec peu de moyens. Elles ont énormément à nous apprendre sur de nouveaux types de solidarités. Les personnes autochtones vivent dans une simplicité bien plus importante, elles sont en lien avec la nature et moins dépendantes des systèmes de consommation dans lesquels on est embarqués et qui, bien qu’on n’en voie pas toujours les effets, pèsent sur une bonne partie de la population.

Le travail social ne va pas uniquement accompagner le changement, il va donc aussi évoluer lui-même...

La société va effectivement faire face à de grandes évolutions. Si on arrive à tou·te·s le faire dans un mouvement solidaire, ce sera beaucoup moins difficile. Cela peut même se révéler extrêmement positif. On le voit avec les générations plus jeunes, qui s’accrochent à de nouveaux modèles économiques, comme le système de recyclage, de deuxième main ou le système coopératif. Que ce soit pour l’habitat ou dans de nouvelles petites entreprises, le but premier est de répondre à des besoins de société avant de faire du bénéfice qui, par ailleurs, est redistribué entre tou·te·s. Je pense que la nouvelle génération est très impliquée dans ces processus et c’est extrêmement soutenant par rapport à l’avenir. En tant qu’outil de médiation, le travail social devra avoir la capacité de travailler avec l’ensemble des acteurs de la société, y compris avec le privé, et de participer aux transformations sociétales en tant que facilitateur.

Quelle est la force des alliances et des partenariats dans la société à venir ?

Dans toutes les sociétés, les grandes transformations proviennent de la société civile ; les politiques sociales se reconstruisent ensuite. Ces alliances de la société civile contiennent de riches possibilités et beaucoup de force, que ce soit au niveau local ou international. Elles sont facilitées par les nouveaux modes de communication qui favorisent des alliances internationales très constructives, très rapidement. Aujourd’hui, la société civile est par exemple intéressée par un revenu de transition écologique. Il y a là une nouvelle voie qui s’ouvre, de nouveaux métiers, et de nouvelles possibilités de s’inscrire dans la société.

(Propos recueillis par Céline Rochat)

Journée internationale du travail social 2022

La HETS-Genève fait à nouveau équipe avec la Haute école de travail social de Fribourg, l’Institut de recherche des Nations unies pour le développement social, l’Association internationale des écoles de travail social et la Fédération internationale des travailleurs sociaux pour organiser l'édition 2022 de la Journée internationale du travail social à l’ONU-Genève, le 16 mars prochain.

Cette édition se concentrera sur le rôle des partenariats et des alliances dans la définition des valeurs et l'élaboration de propositions pour construire un nouveau monde écosocial. Au programme:

  • Intégrer les connaissances autochtones dans la pratique du travail social : soutenir les litiges pour les droits des Mapuche au Chili (conférence)
  • Contstruire des alliances pour des transitions justes (sessions parallèles)
  • Travail social et organisations de la société civile : une alliance à renforcer (sessions parallèles)
  • Les Nations Unies et la société civile (sessions parallèles)
  • Partenariats en action : travailler ensemble pour la justice sociale et climatique (table ronde)

 

En savoir plus

[i] https://www.reiso.org/actualites/agenda-social-et-sante/110-journee-internationale-du-travail-social-2022

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