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Photographier et raconter pour affaiblir les préjugés

Mardi 18.01.2022

A Genève, un photographe recueille des témoignages de vie au hasard des rues et les publie avec un portrait photo sur un site internet et les réseaux sociaux. Ou comment s’ouvrir aux autres pour déconstruire ses préjugés.

Histoires de Geneve 400

(REISO) Comment est née l’idée de ces « Histoires de Genève » ?

(Sacha) [1] Alors que j’étais étudiant aux Etats-Unis, j’ai découvert sur les réseaux sociaux le projet « Humans of New York » de Brandon Stanton. Cet artiste photographie des gens qu’il croise dans les rues de Big Apple. Il les questionne sur leur vie, leurs expériences puis publie leur histoire avec un portrait photo, sans analyse, sans mise en contexte. J’ai été captivé par ce format à la fois simple et brut.

Quelle est la force de ce format direct ?

Chaque histoire me donnait le sentiment d’être propulsé au cœur de l’intimité de l’interlocuteur·trice, d’être invité à découvrir son monde intérieur et à m’enrichir de toutes ses expériences. C’est pour moi l’originalité et la force de ce projet : on y retrouve la même atmosphère d'authenticité et de vulnérabilité que dans les discussions que l'on peut avoir avec des amis ou la famille. Il me semble que c’est quelque chose de rare. Et bien évidemment, ces histoires ont souvent été à la source d’une réflexion sur moi-même, sur les autres ou d’un étonnement qui dévoilait un préjugé inconscient

Quand avez-vous débuté cette aventure ?

J’ai commencé « Histoires de Genève » en septembre 2020, titillé par mon expérience de travailleur social auprès des personnes en situation de grande précarité à Genève qui m’avait ouvert à une dimension inconnue de cette ville. Cela a renforcé mon désir d’évoluer sur le terrain et de dévoiler des réalités du quotidien, simples mais profondes.

Pourquoi reproduire ce format à Genève ?

L’extraordinaire diversité de Genève se prêtait particulièrement bien à cet exercice. Il est en effet difficile de saisir l’identité de cette ville, d’en tirer son portrait, tant elle est multiple. Les 80 histoires publiées jusqu’à présent traduisent cette extraordinaire diversité, tant dans les parcours des personnes que de leurs origines. De tous ces récits surgit une autre histoire de Genève, celle de ces visages anonymes que l’on croise tous les jours et dont on ne sait rien, et qui pourtant façonnent la grande Histoire de Genève.

Qu’espérez-vous transmettre au public avec votre démarche ?

J’espère que ces histoires participeront à affaiblir les préjugés des gens, en laissant la réalité parler d’elle-même. En faisant circuler une diversité de récits de vie, j’espère contribuer à complexifier notre compréhension des autres. Finalement, j’espère renforcer notre cohésion sociale en offrant l’occasion de nous rencontrer d’une manière originale.

Quelles sont les réactions des gens lorsque vous les abordez ?

Cela dépend de plusieurs de facteurs, notamment de la météo, et si j’aborde des personnes qui sont assises ou en train de marcher. Il arrive que des individus m’évitent et s’éloignent l’air effrayé, mais cela reste une exception. Lorsque l’échange se crée, je suis toujours frappé de la vitesse à laquelle on dépasse les formalités et l’on discute de sujets très personnels et profonds. Souvent, en moins d’une heure, une personne jusqu’alors inconnue se livre sur un souvenir intime ou une expérience douloureuse. J’avais l’habitude de penser qu’il fallait du temps avant de pouvoir s’ouvrir avec vulnérabilité. En réalité, quelques minutes seulement suffisent pour tisser un lien de confiance et partager un moment sincère et profond avec un·e inconnu·e.

Pouvez-vous partager un souvenir particulièrement marquant ?

La rencontre avec K., un migrant ivoirien qui s’était retrouvé à la rue à Genève. Il avait quitté la Côte d’Ivoire, quelques années plus tôt, en traversant la Méditerranée sur un petit bateau au péril de sa vie, nourrissant l’espoir de trouver une meilleure situation en Europe. On s’était rencontré au moment où il faisait le point sur l’échec de son projet. Il avait sillonné l’Espagne et la France, ne parvenant jamais à stabiliser sa situation, et se retrouvait désormais à la rue à Genève, avec une femme et deux enfants qui comptaient sur lui au pays. On a échangé durant de longues heures. Il a partagé ses réflexions sur son parcours et sa décision de rentrer au pays. La crise migratoire est un sujet dont on entend beaucoup parler dans les médias, mais à ce moment il n’était plus question de données statistiques et de flux entre les frontières. Il s’agissait simplement d’un homme de mon âge, qui avait traversé des expériences terribles. Je crois que c’est le regard lucide qu’il portait sur son parcours qui m’a particulièrement touché.

L’aventure se poursuit-elle en 2022 ?

Cette année, grâce au soutien de partenaires, je vais pouvoir me dédier entièrement au développement d’« Histoires de Genève ». L’approche et la mission du projet resteront les mêmes. L’objectif est de publier plus de 120 nouvelles histoires. Une partie d’entre elles continuera à provenir de rencontres fortuites. Il s’y ajoutera un nouveau format de mini-séries de dix portraits. Elles seront réalisées en partenariat avec des associations locales et aborderont des sujets qui manquent de visibilité, tels que la toxico-dépendance, le handicap, la précarité ou la migration.

Pour suivre le projet :  histoiresdegeneve.ch et sur Instagram / Facebook : @histoiresdegeneve

Voir l'album photos sur REISO

(Propos recueillis par Céline Rochat)

[1]Le photographe a souhaité ne pas apparaître lui-même en photo ni même transmettre son patronyme, préférant rester en retrait pour mettre en avant le projet et ses histoires.

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