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Pour en finir avec le conflit Homme-Nature

Jeudi 10.09.2020

Commentaire de Jean Martin, médecin de santé publique et bio-éthicien

Vivant Baptiste Morizot

Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt et un sentiment de découverte de choses qui m’étaient cachées (!), le dernier livre de Baptiste Morizot. ll enseigne la philosophie à l’Université d’Aix-Marseille mais c’est un philosophe particulier. Il est aussi éthologue, coureur des bois et des montagnes ; notamment en accompagnant des équipes qui, par des moyens de vision nocturne, suivent de près la vie des loups. Ailleurs (Sur la piste animale, 2018), il a décrit ses expériences de pistage du grizzly à Yellowstone et de la panthère des neiges au Kirghizistan - pistage vu comme la sensibilité aux signes laissés par d’autres formes de vie.

Prenant acte des enjeux écologiques systémiques, l'auteur aimerait remédier à la « crise de la sensibilité », à l’appauvrissement de ce que l'homme voit, sent et comprend de son environnement. Citant E.O. Wilson : « La vérité, c’est que nous n’avons jamais compris le monde ; nous croyons juste exercer un contrôle.» Un fil rouge du livre est la remise en cause engagée de la dualité Homme-Nature dans les anthropo-philosophies occidentales majoritaires. Son plaidoyer, sa démonstration en fait : l’homme doit apprendre à se détacher de la pensée narcissique de supériorité spirituelle et technique qui le rend aveugle et sourd, pour aller vers une « approche inséparée du vivant ».

« La conjoncture nous force à penser autrement pour faire de la place aux autres vivants et ne pas courir le risque, en contexte de crise systémique (climatique, migratoire, sanitaire, alimentaire) qu’ils disparaissent des priorités. Nous allons tous [devoir] entrer dans une ‘écologie de subsistance’ ». Le dépôt légal du livre est daté de février 2020, l’auteur a-t-il pu tenir compte de la pandémie qui déboulait, qui rend d’autant plus aiguë la question ?

Pour une vie en commun raisonnable, satisfaisante pour toutes les parties (humains et animaux sauvages comme domestiques), il s’agit donc de mettre en œuvre des mécanismes de « diplomatie interspécifique des interdépendances », que Morizot discute en détail. Cette diplomatie constitue à la fois une forme d'attention et un mode de résolution des conflits entre vivants, fondée sur la possibilité de communiquer ; allant ainsi contre l'idée que le seul rapport possible est de force. Travail d'intermédiaire qui a pour effet de brouiller les positions arrêtées ; il ne s’agit pas de défendre un camp contre un autre. Le diplomate se met au service de la relation elle-même, de la manière dont les usages humains d'un territoire peuvent être combinés, tissés, avec des usages non-humains.

« Manières d’être vivant » nous appelle à un décentrement. Il est bon de se voir interpelé, déstabilisé, mais aussi convaincu dans une bonne mesure, quand sont ainsi mises en cause des notions auxquelles nous sommes tellement habitués (dualité Homme-Nature, libéralisme) que nous n’avons plus guère conscience qu’elles peuvent être discutées, voire réfutées dans leurs conséquences. Morizot fait cela en compagnon engagé tout en montrant pédagogie et soutien. C’est même rafraichissant.

Baptiste Morizot. Manières d’être vivant – Enquêtes sur la vie à travers nous. Actes Sud, 2020.

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