Go Top

«Parcours»: Jacques Dubochet met ses convictions sur le papier

Mercredi 25.04.2018
  • «Parcours», Jacques Dubochet
  • Rosso Editions, 1773 Léchelles, mai 2018, 210 pages, CHF 20.-

Recension par Jean Martin, médecin de santé publique et bio-éthicien


NDLR
Jean Martin a lu cet ouvrage en primeur, alors que l’encre était à peine sèche. Ce livre sera présenté en avant-première au Salon du livre qui ouvre ce jour à Genève, stand de Rosso Editions C370. En librairie à partir du 7 mai 2018.

Jacques dubochetGuère besoin de rappeler la surprise, avec une dimension d’humour, qu’a été l’irruption le 4 octobre 2017, sur la scène sociétale et médiatique, du biophysicien Jacques Dubochet, nouveau prix Nobel de chimie. Six mois plus tard, il publie ce livre sur son parcours mais aussi sur les convictions et les engagements qui donnent du sens à sa vie.

La première partie de l’ouvrage, « Faire sens », réunit cinq textes de fond où il discute ce qu’il a déclaré en impromptu devant micros et caméras. Il revient sur ses engagements personnels et sociaux, y compris politiques - avec des remarques sur les notions de droite et de gauche qui ont fait froncer des sourcils. Il y parle de « bien faire», de transcendance, de science et philosophie. La seconde partie, « Tranches de vie », est constituée d’éléments sur sa vie et sa carrière - les briques peut-on dire qui ont construit son existence. Tout en suivant les développements dans son domaine, la cryo-microscopie électronique. Dans un texte « Vivre et mourir », il donne même ses Directives anticipées. La troisième partie, « De la science en miettes », comprend des notes étoffées, parfois savantes, qu’il rédigeait assidûment à l’intention de collègues et amis, un blog, sur ses lectures de revues scientifiques. Par exemple sur le dérèglement climatique - dont il parle à réitérées reprises en faisant état de son vif souci.

« J’ai écrit le présent texte parce que je rencontre tant de gens qui n’ont pas compris que bien faire n’est pas faire n’importe quoi et que bien vivre se construit sur quelques fondements incontournables. Un bon point de départ est Fais à ton prochain ce que tu voudrais qu’il te fasse.»

« Je me dis scientifique, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a que la nature pour maître, mais la nature est si grande qu’elle me laisse là avec mes émotions, mes sentiments, qui dépassent largement ma compréhension. Je me veux aussi philosophe, sensible à ce qui me dépasse. »

Conscience, évolution. « La conscience est à mon sens la capacité d’un individu à se construire un modèle mental du monde dans lequel il peut naviguer (…) La conscience est aujourd’hui en rupture avec près de 4 milliards d’années de vie sur Terre. Jusqu’ici, l’évolution s’est déroulée selon le couple ‘variation au hasard/sélection naturelle’. Arrivent l’homme et sa capacité à agir. L’évolution biologique est écrasée par l’évolution culturelle. Alors que la première se déroulait par centaines de milliers d’années, les transformations culturelles se font maintenant par périodes de 10 ans. La mondialisation s’est installée et nous nous fourvoyons dans un changement climatique qui nous vaut d’entrer dans l’ère anthropocène. »

Le Moi et le Nous. « Comme n’importe quel organisme social, l’homme repose sur deux jambes : le Moi et le Nous. L’une est typique de la réponse immédiate, l’autre appelle les solutions à long terme […] A priori, égoïsme et altruisme se rapportent à des stratégies adaptées à différentes situations. Pourtant, dans le langage courant, ces mots ont une forte connotation morale […] Pour moi, une personne est de gauche si elle tend à favoriser les valeurs altruistes ; elle est de droite si elle met son intérêt propre en priorité. »

« Les bases de nos sociétés se transforment et souvent chancellent. Avec des défis vitaux. Laisser aller conduira à des catastrophes extraordinaires. Pour nous sauver, les solutions seront collectives ou ne seront pas. Notre société a un urgent besoin de consolider la force du Nous. » Aussi : « Il nous appartient de faire face, volteface ».

Il parle d’éthique, dont un auteur disait que c’est décider « comment faire pour bien faire ». Dubochet : « Bien faire se ramène à deux stratégies possibles : l’une est darwinienne [sélection naturelle], elle va de soi, elle poursuit aujourd’hui son écrasante efficacité. Comme la pierre qui roule vers la vallée, elle ne demande ni plan ni choix. La seconde stratégie nécessite de prendre de la distance. Elle veut étendre le moi subjectif et embrasser chacun du même regard. Elle est moderne, elle est apparue avec l’Homme et sa capacité de se faire une image complexe du monde dans laquelle il peut se voir, lui, parmi les autres. »

Retraite. Jacques Dubochet est à la retraite depuis dix ans. Cela a été tout un apprentissage. « La difficulté est que chaque jour n’a que 24 heures. Le succès d’une journée de retraité dépend de la sévérité du tri. J’essaie d’équilibrer mes quatre S, à savoir : Soi-même, Social, Science et Service.» (NB : cette retraite qui a été très vivement bousculée depuis le 4 octobre 2017 !).

Dubochet RossoRassembler. Après avoir tenu un blog, Jacques Dubochet avait le désir de présenter ses idées et positions sous une forme « rassemblée ». Dans ce sens, « courageusement, le 27 septembre 2017, j’annonçais à mes lecteurs que je cessais la rédaction de mon blog pour tenter de me lancer dans un bouquin plus synthétique, du genre réflexions d’un vieil intellectuel. Une semaine plus tard, le 4 octobre, le Prix Nobel ! En vue du livre, quelle stimulation. L’urgence et la nécessité ont produit l’objet que vous avez dans les mains. » Il ne se laisse toutefois pas emporter : « Le Prix Nobel me donne une voix, celle de la notoriété. Je n’ai pas de respect pour la notoriété. J’ai du respect pour ceux qui essaient de vivre juste. »

Parcours est une sorte de mosaïque/kaléidoscope (un patchwork, dit l’auteur) stimulant que beaucoup voudront lire pour approcher de plus près - avec profit ! - ce scientifique atypique.


Rosso Editions

Agenda social et santé

Dernier article

La maternité, handicap des femmes actives
Lundi 16.07.2018
Par Valérie Borioli Sandoz
La maternité discrimine les femmes sur le marché du travail. Elle conduit parfois à un licenciement passé le délai de protection ou au départ de l’employée « d’un commun accord ». Ce phénomène concerne des milliers de femmes chaque année.

L'affiche de la semaine