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Veiller aux perturbations de l’humeur pour prévenir le suicide

Vendredi 26.05.2023

Une récente étude montre la corrélation entre risque suicidaire accru et symptômes psychotiques paranoïdes, dépressifs ou maniaques. Le point avec Julie Ramain [1], psychologue et ancienne chargée de recherche au CHUV.

julie ramain chuv psychologue prevention suicide 170Julie Ramain © Anne-Sophie Gavin(REISO) Julie Ramain, votre étude s’est intéressée à des jeunes âgé·e·s entre 18 et 35 ans qui souffrent d’une psychose combinée avec un trouble de l’humeur, appelée psychose affective. Qu’avez-vous découvert chez cette cohorte ?

(Julie Ramain) Pendant une période de trois ans, nous avons suivi et évalué 380 personnes souffrant d’un premier épisode de psychose et inscrites dans le Programme de traitement et interventions dans la phase précoce des troubles psychotiques du Service de psychiatrie générale du CHUV. Nous avons constaté que celles qui combinaient une psychose (à savoir des épisodes de désorganisation de la pensée, idées délirantes, hallucinations, entre autres), avec notamment des symptômes paranoïdes (comme de la méfiance ou suspicion marquée envers l’environnement) ainsi que des perturbations de l’humeur présentaient un risque accru de suicide ou d’idées suicidaires à un an de suivi.

En quoi ces résultats sont-ils novateurs ?

Jusqu’à présent, la littérature avait mis en évidence le risque accru de suicide chez les patient·e·s qui souffrent de psychose affective chronique. L’étude que nous avons menée montre que c’est le cas également lors d’un tout premier épisode psychotique et que l’intensité des symptômes dépressifs ou maniaques n’a pas beaucoup d’influence sur le risque suicidaire. En d’autres termes, même lorsque la personne présente des symptômes dépressifs ou maniaques légers — combiné à une psychose — il faut être vigilant. Par ailleurs, le risque de suicide est particulièrement élevé chez les jeunes qui ont entre 15 et 29 ans. Cette étude va permettre d’affiner la détection des jeunes psychotiques à risques en cherchant à identifier rapidement les perturbations de l’humeur.

« Les perturbations de l’humeur, même de faible intensité, doivent être prises au sérieux chez les jeunes psychotiques »

Ces résultats vont-ils exercer une influence sur les traitements ?

En premier lieu, ils ont un impact sur la façon de détecter les personnes psychotiques à risques de suicide. Comme expliqué ci-dessus, il ne faut pas négliger les perturbations de l’humeur, même celles qui semblent de prime abord insignifiantes, qui peuvent prendre la forme d’une apathie, d’un isolement, ou encore d’une euphorie, d’une irritabilité marquée, d’un sommeil diminué, entre autres. Lorsque ces derniers sont combinés avec une méfiance ou suspicion accrue envers l’environnement, cela devient un signal d’alerte. Nous avons également constaté que le risque élevé de suicide n’est pas lié au type de traitement pris ou à l’adhérence au traitement. Donc même celles et ceux qui prennent leurs médicaments correctement courent un tel risque.

Les médicaments seraient donc inutiles pour prévenir le risque suicidaire ?

Non, les médicaments évitent les rechutes et également que la maladie ne devienne chronique. À long terme, la chronicité a un impact important sur le risque de suicide. Les traitements sont donc importants, mais il est important d’avoir une approche plus globale pour ces jeunes en proposant un accompagnement psychothérapeutique et social favorisant un cadre stable dans lequel les personnes ont des ressources connues (outils thérapeutiques, personnes soutenantes, etc.) et la psychoéducation, en faisant appel à des case managers par exemple, soit des infirmier·e·s spécialement formé·e·s, et en multipliant les personnes ressources.

Lonely young latina woman sitting on bed. Depressed hispanic girl at home, looking away with sad expression.© DepositphotosY a-t-il des facteurs de risques qui peuvent déclencher une psychose affective ?

Il n’y a pas toujours de cause évidente, mais on sait qu’environ la moitié des personnes ayant fait un épisode maniaque ont une histoire traumatique. Les abus de substances constituent également des facteurs de risque d’un premier épisode de psychose affective. Par ailleurs, les femmes semblent être davantage touchées que les hommes. Et évidemment, l’adolescence est une période critique. Pour rappel, le suicide est la première cause de mortalité chez les jeunes, d’où l’importance de détecter efficacement les personnes fragiles.

(Propos recueillis par Yseult Théraulaz)

[1] Julie Ramain est psychologue et ancienne chargée de recherche au Service de psychiatrie générale du CHUV.

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