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Les seniors, moteurs des « quartiers solidaires »

Lundi 18.08.2014

Confier un vrai rôle citoyen aux aînés, redonner des couleurs aux relations sociales de proximité et favoriser les échanges intergénérationnels : ces ambitions se concrétisent dans dix-sept quartiers et villages vaudois.

Par Marion Zwygart, coordinatrice méthodologique au sein de l’unité Travail social communautaire, Pro Senectute Vaud

Le premier phénomène est connu : la proportion des personnes âgées en Suisse est en augmentation. En 2030, 20% de la population sera âgée de plus de 65 ans et 15% aura plus de 85 ans [1]. La réponse des politiques cantonales de soins s’oriente avant tout vers les personnes âgées dépendantes qui nécessitent une prise en charge médicale, assurée par les centres médico-sociaux et les hôpitaux. Ce deuxième phénomène est en revanche moins reconnu : les seniors qui ne nécessitent pas de soins particuliers ont tendance à être laissés de côté une fois leur vie active (rémunérée) derrière eux. S’ils sont souvent sollicités pour garder leurs petits-enfants, leur rôle public semble délaissé dans un monde orienté avant tout vers la réussite individuelle et professionnelle. Or, aujourd’hui un retraité est une personne très compétente qui a du temps et qui entame seulement la troisième partie de sa vie.

Au niveau local, les autorités communales doivent faire face à un phénomène qui se généralise : les gens ne connaissent plus leurs voisins et les seniors sont les premiers à en pâtir. En effet, l’augmentation du temps de parcours pour se rendre sur son lieu de travail - 84 minutes en moyenne pour les cantons de Genève et Vaud [2] - laisse peu de temps libre pour s’impliquer dans une vie associative. Les lieux dits « sociaux », tels que les bistrots de quartier et les petits bureaux de poste disparaissent. L’Eglise semble avoir perdu en grande partie son rôle rassembleur, sur les plans idéologique et géographique. Les centres commerciaux semblent partiellement prendre le relais pour devenir des endroits de socialisation pour les aînés, souvent à l’extérieur des centres urbains.

« Quartiers Solidaires » inverse la tendance

Avec les « quartiers solidaires », les Municipalités choisissent de redonner une place et une fonction aux aînés. Dans les projets, une place prépondérante est offerte aux seniors pour porter la vie sociale de leur quartier, ville ou village. L’idée maîtresse est de créer des espaces de dialogue pour redonner la parole aux seniors qui deviennent petit à petit les nouveaux moteurs des liens sociaux de proximité.

La méthodologie « Quartiers Solidaires » [3] comprend six étapes qui s’étendent en général sur cinq ans. Après une analyse préliminaire (deux mois), un animateur de proximité engagé à 70% s’immerge pendant une année dans le quartier. Il observe les lieux de socialisation et rencontre les retraités. Un groupe d’habitants se constitue, avec les citoyens intéressés par la démarche et les institutions ou associations locales. Lors de forums ouverts à tous, les résultats des entretiens sont présentés, mettant en évidence les préoccupations principales des aînés. Les participants sont alors invités à débattre sur ces sujets et à proposer des pistes d’amélioration. Durant l’étape de construction (un an), des projets concrets sont réalisés avec l’aide de l’animateur sur la base de thèmes prioritaires choisis dans les forums. L’étape suivante (un an) accentue le lien entre les divers groupes locaux (habitants, ressources et stratégie). Au cours de l’autonomisation (un an), l’animateur de proximité guide peu à peu le groupe d’habitants vers son indépendance et cesse toute intervention, une fois la pérennité du processus assurée. Il reste à disposition des habitants (constitués sous la forme d’association, amicale, collectif) et de la Commune, à leur demande, pour tout accompagnement ponctuel complémentaire.

Plus de vie et de dialogue sur le terrain

Les seniors reprennent du pouvoir d’action, montent en compétences et deviennent leaders de projets variés et au bénéfice de toutes les générations : un journal ou un site internet pour servir la communication de quartier, un vide-greniers ou une fête qui anime les rues d’un village, des cours informatiques proposés par les jeunes qui facilitent des rencontres intergénérationnelles. Au total, 300 seniors portent 179 activités à travers le canton. Pro Senectute Vaud, coordinateur de l’opération, décompte actuellement 3’000 participants aux activités et 16’500 habitants sont informés par les personnes impliquées elles-mêmes qu’un projet communautaire existe dans leur quartier.

Dans les « quartiers solidaires », les seniors deviennent donc les nouveaux piliers de la vie sociale de proximité. Une ancienne poste, une salle paroissiale, un kiosque désaffecté, autant d’espaces délaissés retrouvent une utilité et un sens par l’intermédiaire du groupe d’aînés qui investit le lieu. Ces points de rencontre animent les centres urbains et les places de villages.

Au-delà des lieux physiques ranimés par les habitants, la communauté de seniors est également identifiée par les pouvoirs publics, qui la considèrent comme une partenaire et une interlocutrice privilégiée pour les quartiers. De manière générale, les aînés eux-mêmes évoquent une meilleure qualité de vie, une diminution du sentiment de solitude, la sensation de jouer un rôle social et de donner du sens à leur quotidien. Le quartier voit également son image s’améliorer puisque l’ambiance y est meilleure, selon ses habitants. Les associations ont pour leur part la possibilité de se faire connaître auprès des citoyens dans des lieux conviviaux [4].

D’autres cantons vont se lancer à l’eau

Le projet pilote a été lancé en 2002 dans le quartier de Bellevaux à Lausanne. Puis d’autres démarches ont débuté dans les villes d’Yverdon-les-Bains, Vallorbe, Prilly et Nyon. Aujourd’hui, dix-sept « quartiers solidaires » et « villages solidaires » ont été mis en place dans quinze communes vaudoises. Parmi ces derniers, huit sont actuellement en cours, deux terminés, six autonomes et un sur le point de démarrer. Le Canton de Vaud, la Fondation Leenaards et Pro Senectute Vaud sont partenaires et détenteurs de la méthodologie « Quartiers Solidaires », qui est une marque déposée depuis le mois de juin 2013.

Les résultats de « Quartiers Solidaires » sont très encourageants dans une société souvent décrite comme individualiste aux prises avec des phénomènes globaux comme le déclin de l’engagement civique. L’année 2014 voit les premiers essais d’exportation de la démarche dans d’autres cantons suisses. Le premier projet a débuté au mois de mai à Adliswil, dans le canton de Zurich. Avec un enjeu important : garder une méthodologie vivante et exigeante tout en l’adaptant à un nouveau contexte géographique et culturel.

[1] SCRIS, 2013

[2] Kaufmann, V. & Munafò, S. (2014). Microrecensement Mobilité et Transports 2010, La mobilité des Genevois et des Vaudois, Rapport de synthèse.

[3] Site internet de Quartiers Solidaires.

[4] Ces résultats sont issus de l’évaluation des dix premières années de « Quartiers Solidaires » réalisée par le bureau d’étude et de conseil socialdesign SA (Ettlin & Rufflin, 2013).

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