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Essai «L’effondrement de la civilisation occidentale»

Mardi 27.10.2020

Recension par Jean Martin

Naomi Oreskes et son compère Erik Conway sont les auteurs du formidable «Les marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique» (Ed. Le Pommier, 2012). Un ouvrage qui démontre et démonte de manière précise l'étendue et l'impact des actions des lobbys dans notre monde. Dans «L'effondrement», ces auteurs mettent en scène un historien futur qui se penche sur un passé qui est notre présent et notre avenir (possible).

Oreskes Conway

Trois chapitres dans cette dystopie : L'avènement de la période de la Pénombre (début du XXIe siècle) - La frénésie des énergies fossiles - L'échec du marché. Les auteurs décrivent les évolutions de la biosphère liées aux conséquences dévastatrices d'un système néo-libéral que la lenteur de la prise de conscience politique et sociétale, notamment de la nécessité de la transition énergétique, ne permet pas d'enrayer. Quelques extraits pour illustrer leur pensée.

Limites du cartésianisme. Les auteurs rappellent la très grande influence, durant plusieurs siècles, qu’a exercée cette doctrine, notamment la dualité Homme-Nature, et mettent en évidence ses effets retardateurs. «Si ce réductionnisme s'est révélé puissant dans bien des domaines, il a entravé la recherche sur les systèmes complexes. Il a aussi rendu difficile d'énoncer clairement la menace que fait peser le changement climatique (...) Même les chercheurs qui avaient une vision large répugnaient souvent à la formuler publiquement : cela les aurait contraints à sortir des limites de leur champ d'expertise.» Sensibilités académiques classiques avec des conséquences regrettables…

En d’autres termes, «les scientifiques qui, avec leur formation spécialisée, ont focalisé sur des aspects très précis de la biosphère, avaient bien du mal à élaborer et à transmettre une vue d'ensemble». A propos de la Conférence de Copenhague sur le climat qui a été un échec retentissant, cet historien futur écrit : «C'est en 2009 que le monde occidental a eu sa dernière chance sérieuse d'organiser son salut».

Même celles et ceux qui étudiaient la science des systèmes ou de la complexité l’ont fait sans être suffisamment inclusifs : « Ces approches dites holistiques, presque entièrement concentrées sur les systèmes naturels, passaient sous silence les composantes sociales.» Ainsi les scientifiques n'osaient guère insister sur le fait que le dérèglement climatique «est causé par des gens», qu’il est d'origine anthropique.

L’action délétère, tous azimuts, des lobbys. Oreskes et Conway sont de grands connaisseurs des manipulations des lobbys et des politiques qui se laissent suborner par eux. « Un incident critique a été la saisie des notes scientifiques concernant les dégâts provoqués par une énorme marée noire en 2011. Malgré les protestations de la communauté savante, les océanologues concernés se sont inclinés devant les pressions - des Etats et des entreprises (...) Puis ont été votées (notamment aux Etats-Unis) des législations qui limitaient ce que les scientifiques pouvaient étudier et comment. Ainsi la tristement célèbre loi de Caroline du Nord, en 2012, niant la hausse du niveau de la mer. »

Tenir absolument compte des externalités. A combien juste titre, les auteurs insistent sur les dérives liées au fait que, depuis des décennies, le monde économico-politique a choisi d'ignorer les externalités. Or, il faut étudier attentivement les effets nuisibles potentiels des activités qu’on développe, qu'il s'agisse d’industrie, d'agriculture, de tourisme, etc. Les aînés parmi nous ont vécu dans un monde qui a superbement ignoré les fausses orientations à quoi cela a donné lieu. «Le néolibéralisme ne connaît pas les coûts externes et n'offre aucun mécanisme de prévention des dommages à venir.» Un corollaire est l'abandon nécessaire du critère du produit intérieur brut (PIB), un concept archaïque (sic), qui comptabilise dans la «richesse» produite tout ce qui est rendu nécessaire pour contrer les pollutions et autres dégâts générés par nos activités !

Tout est interdépendances. Un besoin primordial, pour la société et pour chacun, est de se pénétrer de ce que notre monde est fait d'interdépendances. Tout est relations, collaborations, parfois compétition - mais l'essence devrait être la convivialité. L'Homme ne saurait être un «phénomène» distinct de la nature et supérieur à elle ; il en est une composante, indissociable. Oreskes et Conway (par la bouche de l’observateur futur) : «Les scientifiques tels que les physiciens sont restés attachés à des méthodologies réductionnistes qui empêchaient de comprendre les interactions vitales entre le physique, le biologique et le social.»

Victimes informées mais restant incapables d’agir. «Pour l'historien qui étudie cette période tragique [début du XXIe siècle], le plus stupéfiant est que les victimes savaient ce qui se passait et pourquoi (...) La civilisation occidentale possédait les capacités requises pour effectuer une transition ordonnée vers l’énergie renouvelable, mais les technologies disponibles n'ont pas été mises en œuvre à temps.» La civilisation occidentale a été piégée par une croyance fondamentaliste au marché comme solution à tout problème.

«L’effondrement de la civilisation occidentale», Naomi Oreskes et Erick M. Conway, Editions Les liens qui libèrent, 2020, 153 pages.

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