Violences conjugales, le piège du non-recours
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En cas de violences conjugales, de nombreuses femmes n’accèdent à aucune aide. Une étude se penche sur les mécanismes du non-recours et montre comment complexité administrative ou délais institutionnels alimentent ce phénomène.
Par Alicia Bouhier, intervenante LAVI Vaud, étudiante en Master en travail social, et Camille Bienvenu, assistante sociale, CMS, Yverdon-les-Bains [1].
« Les femmes ne sont pas en sécurité dans notre pays ». Cette affirmation de la Conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider (2024, RTS) rappelle que la violence conjugale demeure un fait préoccupant en Suisse, malgré un cadre légal renforcé et des avancées telles que la ratification, en 2017, de la Convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.
En 2021, une étude a montré que 42% des femmes déclarent avoir subi des violences au sein de leur couple sur le territoire helvétique (2021, RTS). Pourtant, selon le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (2024), seules 10 à 22% d’entre elles se tournent vers la police. Cet écart statistique révèle une réalité persistante : la majorité des personnes victimes de violences conjugales n’accède pas aux services d’aide existants, qu’il s’agisse de dispositifs sociaux, juridiques ou médicaux.
Comment expliquer la différence entre la prévalence des violences conjugales et l’ampleur du non-recours aux services pourtant dédiés ? Un travail de bachelor, mené à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne sous la direction de la professeure Emilie Rosenstein, a tenté d’apporter des éléments de réponse à cette question (Bouhier et Bienvenu, 2025).
Mieux comprendre les mécanismes du non-recours
Les autrices se sont spécifiquement intéressées à la manière dont le réseau institutionnel vaudois spécialisé s’organise et parvient — ou non — à accompagner les femmes victimes de violences tout au long de leur parcours. Cette recherche contribue à mettre en évidence les facteurs qui favorisent, ou au contraire freinent, leur recours aux services existants.
Pour y parvenir, une enquête qualitative reposant sur douze entretiens a été menée. Six ont été réalisés avec des professionnel·les spécialisé·es issu·es d’institutions centrales du dispositif vaudois : le centre d’accueil MalleyPrairie, l’Unité spéciale pour la prise en charge des victimes de la police judiciaire de Lausanne, un centre de la Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions (LAVI), l’Équipe mobile d’urgence sociale, l’Unité de médecine des violences du CHUV, et le site ViolenceQueFaire. Deux entretiens ont été menés avec des professionnelles non spécialisées (une assistante sociale d’un Centre social régional et une interprète communautaire). Enfin, quatre femmes ayant vécu des violences conjugales ont partagé leur expérience dans le cadre de récits de vie.
Le non-recours peu mobilisé dans le champ des violences conjugales
Le concept de non-recours désigne les situations dans lesquelles des personnes, bien qu’éligibles à un droit ou à un service, n’en bénéficient pas. Apparue au Royaume-Uni dans les années 1930, cette notion s’est étendue au cours des dernières décennies pour devenir un champ de recherche spécifique dans le domaine des politiques sociales.
En Suisse, depuis quelques années, on observe un intérêt croissant pour cette problématique. Cependant, ce prisme de lecture reste encore peu mobilisé pour penser les violences conjugales. En se basant sur la typologie explicative proposée par l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE, voir Warin 2016), l’analyse met en évidence des mécanismes connus qui jalonnent le parcours des victimes, tels que la méconnaissance de son statut ou de ses droits, la stigmatisation ou la complexité des démarches. Elle interroge aussi la capacité du réseau institutionnel à garantir une prise en charge coordonnée et accessible à toutes. Quatre résultats issus de l’étude éclairent cette réalité et complètent la littérature disponible.
Le devoir de confidentialité à double tranchant
Il est tout d’abord apparu que le secret professionnel ou de fonction revêt un rôle ambigu. Indispensable pour instaurer un lien de confiance et permettre aux femmes de se confier, il peut toutefois compliquer l’accès à l’aide. La protection des données, en limitant la circulation d’informations entre partenaires, freine la simplification des démarches et génère un cloisonnement. Celui-ci décourage les victimes, contraintes de répéter leur histoire à de multiples interlocuteur·trices, tout en entravant la coordination institutionnelle.
Cette tension est clairement exprimée par une intervenante de la police : « Le secret de fonction et professionnel, c’est important. Mais il participe à la maltraitance envers les personnes victimes », précise-t-elle, en soulignant que celles-ci doivent souvent « toquer à mille portes différentes ». Son constat met en évidence le paradoxe d’une mesure protectrice qui finit par fragiliser le parcours des femmes. L’intervenante de la LAVI relève la même contradiction. Si la confidentialité protège la parole des victimes, elle fragmente leur trajectoire d’accès à l’aide et isole les professionnel·les. Cela réduit ainsi l’efficacité du soutien. Autrement dit, ce qui constitue une garantie essentielle se transforme en un obstacle majeur à une prise en charge concertée.
Pour dépasser ce paradoxe, l’instauration d’un suivi individualisé de type case management semble pertinente : en confiant à un·e référent·e unique le rôle de coordonner les démarches, il devient possible de préserver la confidentialité tout en fluidifiant la communication entre institutions. Cela limite la répétition des récits traumatisants et favorise la continuité de l’accompagnement.
L’équilibre entre « l’aller vers » et « le faire venir »
Durant ce travail de mémoire, les autrices ont distingué deux approches dans l’accompagnement des victimes de violences conjugales. Dans un contexte où les exigences d’activation sont élevées de la part des institutions pour accéder aux prestations, le risque de non-recours est amplifié. Se renseigner, s’informer, téléphoner ou se déplacer peut-être difficilement atteignable pour des femmes hésitantes, perdues, se reconnaissant à peine comme victimes. L’approche « d’aller-vers » tend ainsi à remédier à l’énergie et à la proactivité demandée, les professionnel·les jouant « un rôle de courroie de transmission » (Lovey, 2025) entre les institutions et les victimes. Les femmes ne doivent plus se montrer totalement autonomes et opérantes, car « délesté[e]s du fardeau de la demande, les récipiendaires du dispositif, [elles] se retrouvent dans une position où on leur offre un soutien qu’[elles] n’ont pas sollicité[es] et n’ont plus qu’à accepter » (Lovey, 2025).
Cependant, les professionnel·les rencontré·es soulignent les limites de cette posture dans le contexte des violences conjugales. Au regard des mécanismes d’emprise auxquels sont soumises les femmes, les modes d’intervention doivent veiller à préserver leur libre arbitre et restaurer un pouvoir décisionnel souvent perdu. Cela implique davantage une approche de « faire venir », dans laquelle on demande à la femme d’initier les démarches. Sans la pousser à porter plainte par exemple, ou sans la recontacter si elle disparaît.
Le cycle de la violence entraîne des allers-retours dans la trajectoire de recours et peut retarder l’accès des victimes à une aide spécialisée. Pour l’encourager, il est alors essentiel de laisser la femme juger d’elle-même le moment opportun pour y recourir. Comme l’explique le responsable du Centre MalleyPrairie : « C’est un passage obligé [les allers-retours]. Tant qu’elles ne sont pas prêtes, on a beau leur dire, on sait que ça ne sert à rien. »
L’équilibre entre « l’aller vers », mis en avant par la littérature, et « le faire venir » demeure délicat. Anticipation des besoins des femmes ou principe d’initiative personnelle peuvent à la fois favoriser et freiner le recours à l’aide. Il convient dès lors de penser la personnalisation de chaque suivi.
Une attente trop longue qui épuise et décourage
L’étude a également souligné l’importance de la temporalité et du délai d’intervention des professionnel·les dans l’accès à un soutien institutionnel. Plusieurs femmes témoignent en effet d’un fort besoin d’instantanéité. Celui-ci se traduit par l’attente de réponses immédiates dans les situations de violences conjugales et la nécessité de se voir proposer une aide concrète sans délai quand la victime fait le pas de solliciter une structure. Cette attente, quand elle est insatisfaite, engendre un sentiment de découragement, poussant certaines femmes à renoncer à leurs droits. Le fait de devoir différer la demande est perçu ici comme un facteur majeur de non-recours.
Cette problématique rejoint le concept de « désaccord temporel » (Béal et al., 2014 ; Rosenstein, 2021) qui désigne l’écart entre les attentes immédiates des individus — et l’urgence qui les caractérise souvent — et les délais structurels nécessaires à la réponse institutionnelle. Or, ces désaccords temporels constituent des facteurs de non-recours.
Dans le cadre des violences conjugales, ce décalage s’avère souvent manifeste. L’impossibilité d’obtenir une aide immédiate devient alors un obstacle et peut conduire à l’abandon des démarches. Une victime interrogée explique ainsi avoir renoncé à poursuivre les procédures lorsque, après avoir contacté la police, elle s’est vue transmettre plusieurs numéros à rappeler. Elle a évoqué la difficulté de devoir répéter son récit à chaque nouvel·le interlocuteur·trice. Cette expérience illustre combien l’énergie mobilisée pour franchir le pas est fragile : la moindre attente ou complexité suffit à l’épuiser. Dans le contexte du cycle des violences, où l’élan de demander de l’aide survient souvent au moment des phases d’explosion des tensions, mais tend à disparaître dès la phase de « lune de miel » (Daligand, 2023), la fenêtre temporelle pour initier des démarches apparaît particulièrement étroite. Tout délai institutionnel renforce ainsi le risque de non-recours.
Former et mobiliser les primo-intervenant·es
Enfin, ce travail met en évidence l’importance des primo-intervenant·es. Il s’agit de professionnel·les du secteur de la santé ou du social, non spécialisé·es dans la problématique des violences conjugales, qui se trouvent en première ligne dans la trajectoire de recours à l’aide. La confiance préexistante avec ces acteur·trices de proximité permet aux femmes de se confier dans un cadre moins formel ou intimidant. Les témoignages collectés montrent qu’il peut s’agir d’un·e sage-femme, d’un·e travailleur·euse social·e de quartier, ou encore d’un·e physiothérapeute avec qui la femme a tissé un lien solide et bienveillant. Ces personnes ont été les premier·ères à qui elle a pu se confier puis initier une trajectoire de recours aux aides disponibles.
Ces acteur·trices, même en l’absence de formation spécialisée, détiennent un rôle fondamental pour permettre aux femmes d’entamer des démarches auprès du réseau d’expert·es. Cependant, ils·elles peuvent aussi constituer un facteur de non-recours lorsqu’un manque de formation ou un désintérêt pour cette problématique se manifeste. Comme le souligne l’intervenante de la police : « Une amélioration, à mon sens, [réside] dans le renforcement de la formation des personnes qui, bien qu’elles ne soient pas spécifiquement spécialisées dans la prise en charge des victimes, interagissent quotidiennement avec des usager·ères ou des citoyen·nes. »
La formation régulière de l’ensemble des professionnel·les du travail social et de la santé apparaît comme un levier majeur pour accompagner les femmes victimes de violences conjugales. Un guide élaboré par le Bureau de l’égalité du canton de Vaud, intitulé « Détection et orientation sociale accompagnée de situations de violences au sein du couple » a d’ailleurs été élaboré à ce sujet. Il permet d’identifier plus précocement les victimes et de fluidifier leur orientation (Fluehman et Lorenz, 2019). À ce titre, le domaine du travail social a un rôle majeur à jouer dans la formation des professionnel·les et dans l’accompagnement des femmes victimes de violences conjugales, vers et à travers les services dédiés.
Bibliographie
- Béal, Arnaud, Nikos Kalampalikis, Nicolas Fieulaine, and Valérie Haas. 2014. Expériences de justice et représentations sociales : l’exemple du non-recours aux droits. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale 103(3) : 549–573.
- Bouhier, A., & Bienvenu, C. (2025). Coordination du réseau institutionnel et non-recours à l’aide professionnelle : le cas des femmes victimes de violences conjugales dans le canton de Vaud. Haute école de travail social et de la santé Lausanne — HETSL.
- Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes (BEFH). (2024). Les chiffres de la violence domestique : Années 2015 à 2023 (Numéro 4). Lausanne : BEFH.
- Daligand, L. (2023). Les violences conjugales. Presses universitaires de France/Humensis. (3eéd.).
- Fluehman C., Lorenz S. (2019). Détection et orientation sociale accompagnée de situations de violence au sein du couple. Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes du canton de Vaud (BEFH).
- Lovey, M. (2025, mars). Agir contre le non-recours aux prestations sociales : enseignements et perspectives. Sécurité Sociale CHSS.
- Rosenstein, E. (2021). Activation, non-take-up, and the sense of entitlement: A Swiss case study of disability policy reforms. Swiss Journal of Sociology, 47(2), 241–260.
- RTS. (2021). La violence domestique est très répandue en Suisse, selon une étude. RTS.
- RTS. (2024, 25 novembre). Elisabeth Baume‑Schneider veut intensifier la lutte contre les violences faites aux femmes. RTS.
- Warin, P., (2016, décembre). Le non-recours : définition et typologies : actualisé en décembre 2016. ODENORE.
[1] Au moment de la rédaction de l’article, les deux autrices étaient étudiantes en travail social à la HETSL (HES-SO)
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Comment citer cet article ?
Alicia Bouhier et Camille Bienvenu, «Violences conjugales, le piège du non-recours», REISO, Revue d'information sociale, publié le 23 février 2026, https://www.reiso.org/document/15192/
