Forger une solidarité entre les jeunes parents

Jeudi 04.06.2026
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Discriminé·es et isolé·es, les très jeunes parents peinent à mener de front formation et charge familiale. En Suisse romande, une association transforme cette épreuve en un levier d’émancipation collective.

Par Karine Rossel, fondatrice, assistante sociale, JeunesParents, doctorante à l’Institut transdisciplinaire de travail social (ITTS) à l’Université de Neuchâtel

Avoir un enfant à l’adolescence ou au début de l’âge adulte constitue encore aujourd’hui une transgression des normes sociales dominantes. Cet événement provoque une forme de stigmatisation, héritage d’un jugement historique lourd posé sur les filles-mères d’autrefois [1]. Inquisiteurs ou curieux, les regards émanent de l’entourage, de certain·es professionnel·les et d’inconnu·es dans la rue.

En Suisse, jusque dans les années 1960, des femmes célibataires pouvaient être internées en raison de leur grossesse [2]. Le célibat posait alors davantage problème que l’âge : les pratiques variaient selon les cantons, dont certains plaçaient les enfants presque automatiquement [3]. En raison de cette charge historique notamment, les parents adolescent·es et jeunes adultes d’aujourd’hui craignent encore souvent que leur enfant leur soit retiré.

Entre 1970 et 2023, le taux de naissance chez les moins de 25 ans a chuté, passant de 33% à 4,6% [4]. L’âge moyen pour avoir un enfant progresse ainsi de plus en plus vers le haut. La dispersion des situations de parentalité adolescente dans le temps et l’espace engendre de l’isolement, ainsi qu’un sentiment de solitude et un besoin de reconnaissance, ressentis régulièrement évoqués lors des entretiens de suivi effectués par l’association JeunesParents [5].

Une réponse construite par et pour les concerné·es

S’associer permet précisément de briser la solitude, de défier ensemble le monde des adultes, des normes et des bien-pensants. Les premières rencontres organisées par JeunesParents ont répondu à ces besoins, en créant des liens entre des personnes qui se comprennent. L’une de leurs difficultés est en effet de se sentir éloigné·es des jeunes de leur âge, dont la majorité ne peuvent s’imaginer un quotidien de maman, mais aussi des mères plus âgées, qui ne connaissent pas la réalité des devoirs ou des révisions le soir, après avoir couché son enfant.

JeunesParents constitue un exemple d’association participative : son public cible a lui-même construit les dispositifs dont il avait besoin. L’association s’est érigée à partir du terrain : ses premières membres, toutes concernées par la parentalité adolescente, n’avaient que peu de connaissances politiques et institutionnelles et ne maîtrisaient pas les théories sociales. Leurs réponses aux problèmes concrets ont précédé la connaissance théorique et le professionnalisme.

La formation, parcours d’obstacles financiers

En 2004, lors de la deuxième rencontre de l’association, les mamans échangent autour de leur situation de formation. À la question de savoir si elles ont terminé leurs études, les réponses soulignent leur forte dépendance familiale : soit la jeune femme bénéficie du soutien de ses parents et a une chance de se former, soit elle se retrouve coincée dans un système de pauvreté dans lequel elle risque de stagner. Cette réponse d’une participante sonne comme une condamnation : « Le service social refuse que je fasse un apprentissage et si je dois le faire sans leur soutien et sans argent pour payer la crèche, je suis coincée. J’aurais besoin de plus d’argent, mais j’en aurai moins. »

À cette époque, le programme vaudois de formation pour les jeunes adultes en difficulté (FORJAD) n’existe pas encore. Les jeunes femmes mères qui dépendent de l’aide sociale n’ont en général pas accès à un apprentissage, et encore moins à des études tertiaires. Depuis, la politique vaudoise a amélioré les possibilités des jeunes parents, tout comme les cantons voisins qui ont assoupli leurs règles. Devenir parent jeune demeure toutefois une situation compliquée et l’accès à la formation n’est pas garanti, des difficultés pour assurer le minimum vital étant toujours observées lors des interventions sociales. Récemment, l’une des premières membres de l’association confiait qu’en se lançant dans sa formation sans soutien de l’aide sociale, elle s’était endettée.

Sur le terrain, l’association constate que les jeunes parents manquent souvent d’un logement adapté, de ressources financières suffisantes et de soutien concret [6]. Les questions légales qui se posent dans ces situations, telles que l’établissement de la filiation, la répartition de l’autorité parentale ou la fixation d’éventuelles contributions d’entretien, viennent renforcer les difficultés.

Étudier ou se former par voie d’apprentissage ne garantit pas une rentrée d’argent suffisante. Et vérifier que toutes les ressources financières potentielles sont réclamées requiert des connaissances assez pointues du système social. Les jeunes parents se trouvent en effet dans une situation où trois générations peuvent faire valoir des droits sociaux. Leurs parents peuvent recourir aux allocations de formations, aux rentes AVS/AI complémentaires pour enfant ou d’orphelin ; ils·elles peuvent, pour eux·elles-mêmes, demander une bourse d’études, l’aide sociale ou les contributions d’entretien de leurs parents ; finalement, ces personnes ayant un enfant, elles peuvent solliciter les allocations familiales, les contributions d’entretien du père et, dans quelques cantons, les prestations complémentaires pour les familles.

En plus de cette complexité, les bourses, dans la majeure partie des cas, ne tiennent que peu compte du coût des enfants des étudiant·es. Quant à l’aide sociale, elle n’est pas tenue de financer des formations tertiaires. Certains projets sont donc abandonnés par manque de ressources financières.

La formation, parcours d’obstacles logistiques

Au-delà de l’aspect financier, l’organisation quotidienne se révèle plus complexe pour les jeunes parents en formation, puisqu’il existe également une difficulté accrue d’accès aux moyens de garde : en plus de la pénurie de places qui sévit dans certaines régions, des crèches ou associations de garde estiment que les enfants des femmes qui travaillent ont la priorité sur ceux des personnes en formation. Ainsi, certain·es jeunes parents doivent commencer leur formation avant même d’avoir trouvé une solution stable. Par ailleurs, les étudiant·es dépendants des programmes des écoles et font face, parfois, à des changements d’horaires et de lieu d’activité, notamment lors de stages en bachelor soins infirmiers. Une telle instabilité rend complexe le recours à une solution de garde. Dès lors, en raison de cette absence de moyens adaptés, certains jeunes parents renoncent à leur projet de formation.

Suivre une formation signifie, en plus de la journée de cours, devoir assumer des tâches telles que des devoirs ou des révisions. Selon l’OFS, les étudiant·es parents cumulent environ 20 heures de plus de charges diverses par semaine que leurs collègues sans enfant [7].Et lorsque la formation est à plein-temps, les difficultés se cumulent, avec moins de ressources accessibles. Heureusement, des solutions existent, obtenues parfois après une négociation.

Défendre les intérêts des jeunes parents

Face à ces défis, la solidarité s’inscrit comme un élément essentiel, ainsi qu’en témoigne un jeune papa : « [Le soutien de JeunesParents] permet de voir qu’on n’est pas seuls, parce que (...) dans mon entourage, je suis le seul dans cette situation. Cela crée une sorte de communauté » [8].

L’association JeunesParents s’inscrit comme un vecteur favorisant cette solidarité. Elle s’applique à transmettre des informations aux parents pour mieux défendre leurs intérêts, offrir un espace pour unir les forces afin d’affronter l’impensable, et d’oser la défiance pour se former sans revenus. Dans un second temps, l’association contribue à une autre forme de solidarité, celle entre ancien·nes et nouveaux·elles membres, développant son action sur la base de besoins réels et des expériences des un·es, lesquelles viennent enrichir les moyens d’action des suivant·es. Pour que les jeunes parents puissent accéder, comme les autres, à une formation adéquate et leur ouvrant les portes d’un monde professionnel qu’ils et elles auront choisi.

[1] Rivière, A. (2016). « Mères sans mari. Filles-mères et abandons d’enfants (Paris, 1870-1920) ». Genre & histoire, 16. 

[2] Fleury, P. (2016, 26 août). « Quand on internait les filles-mères ». Histoire Vivante. La Liberté. 

[3] Droux, J. & Praz, A-F. (2021). Placés, déplacés, protégés ? L’histoire du placement d’enfants en Suisse, XIXe–XXe siècles (pdf). Éditions Livreo-Alphil. 

[4] Office fédéral de la statistique OFS (28 mars 2025). « Naissances vivantes selon l’âge de la mère ».

[5] L’association JeunesParents accompagne des parents adolescent·es et jeunes adultes afin qu’ils et elles puissent « vivre et concilier leur parentalité, leur jeunesse et leur formation, en Suisse romande » [5]. Lors de sa création en 2003, JeunesParents était essentiellement constituée de mères adolescentes, confrontées à leur différence et à leur solitude. En échangeant sur leurs réalités, elles se sont soutenues mutuellement, à la fois dans des projets professionnels et dans leur parentalité.

[6] Theytaz Grandjean, M., & Rossel, K. (2025). Réalités sociales des parents adolescents et jeunes adultes en Suisse. Commission fédérale pour les questions familiales. 

[7] Office fédéral de la statistique. (2025, février 27). Budget-temps, en 2024 selon la parentalité, moyenne en heures par semaine. Office fédéral de la statistique. 

[8] Pour des raisons de lisibilité, REISO peut légèrement adapter les citations orales lors de leur transcription écrite.

Comment citer cet article ?

Par Karine Rossel, «Forger une solidarité entre les jeunes parents», REISO, Revue d'information sociale, publié le 4 juin 2026, https://www.reiso.org/document/15659