Retraite agricole: entre transmission et invisibilité

Jeudi 05.02.2026
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En Suisse, la retraite dans l’agriculture de montagne transforme les équilibres familiaux. Souvent différée ou symbolique, elle fragilise les solidarités, en particulier pour les femmes, peu reconnues.

Par Lorry Bruttin, maître d’enseignement HES, Haute école et École supérieure de travail social (HESTS), Sierre, et doctorante en travail social, Institut transdisciplinaire de travail social (ITTS), Université de Neuchâtel

Cet article est le troisième d’une série de publications issue de la journée scientifique du domaine Travail social de la HES-SO « Genre et travail social : place à la relève », qui s’est déroulée en février 2025 à la HETSL. L’objectif de cette journée était de mettre en valeur la diversité et la richesse des contributions des jeunes chercheur·euse·x·s des Hautes écoles de travail social, tout en dressant un état des lieux des inégalités, représentations et stéréotypes liés au genre dans le champ du travail social contemporain.

Déjà parus : 

En Suisse, la petite agriculture de montagne, axée sur l’élevage, doit composer avec un relief contraignant — pentes, morcellement des terres, climat — qui limite la mécanisation et la diversification. Ces contraintes rendent le travail plus exigeant et moins rentable (OFAG, 2023), renforçant la dépendance aux paiements directs, parfois supérieurs à un tiers du revenu agricole (Contzen et Crettaz, 2019).

Les paiements directs, instruments clés de la politique agricole (art. 104 Cst), comprennent une part versée en échange de prestations d’intérêt public, comme l’entretien du paysage ou la préservation de la biodiversité. Ils cessent à l’âge de la retraite. Ainsi, à 65 ans, de nombreux·ses agriculteur·trices perçoivent des rentes modestes, résultat de cotisations faibles ou irrégulières, comparables à celles des personnes ayant exercé des emplois précaires ou à temps partiel (Repetti et Fassa, 2024). Ces fragilités sont d’autant plus marquées pour les femmes, dont le travail agricole ou domestique reste souvent non déclaré ou faiblement rémunéré. Cette coupure les expose à des formes de précarité économique et sociale, souvent invisibles dans les dispositifs de protection sociale (OFAG, 2022).

L’agriculture et la politique agricole façonnent des identités paysannes construites autour de valeurs liées au travail (Forney et Sutherland, 2021). Dans ce cadre, la retraite peut être vécue comme une rupture brutale, voire une « mort sociale », du fait de la perte de reconnaissance et d’appartenance au monde agricole (Mesnard, 2023). Pourtant, le départ à la retraite des exploitant·es reste peu exploré en Suisse (Mesnard, 2023 ; Contzen et al., 2017).

Les enjeux propres à l’agriculture de montagne et les stratégies mises en place par les familles paysannes pour y faire face n’ont fait l’objet d’aucune recherche à ce jour. Ces questions sont encore plus rarement abordées sous l’angle du genre, alors même que les femmes y jouent un rôle central, souvent peu reconnu (Becot et al., 2024). Dans un contexte de vieillissement démographique marqué [1], cette réalité tend à s’accentuer et mérite une attention accrue pour mieux comprendre la diminution inquiétante du nombre d’exploitations agricoles [2].

Solidarités familiales et transmission différée

Afin d’approfondir ces enjeux, une recherche doctorale en travail social est actuellement menée dans le canton du Valais. Elle repose sur des entretiens de récits de vie (Bertaux, 1980) avec des agriculteur·trices de montagne de plus de 65 ans, visant à documenter leur expérience du passage à la retraite. Un sociogramme est réalisé durant l’entretien pour identifier les membres de l’entourage impliqué·es dans l’exploitation et leur rôle. Des entretiens semi-directifs (Blanchet et Gotman, 2010) sont ensuite menés avec ces personnes pour mieux saisir leur implication et croiser les perspectives sur les formes de solidarité mobilisées, qu’elles soient choisies, contraintes ou attendues.

Cet article se concentre sur une stratégie courante : transférer le statut d’exploitant à un·e proche tout en continuant à travailler sur la ferme. Il explore les tensions que cela génère au sein des familles agricoles.

Continuer à travailler, entre attachement et nécessité

Les exploitant·es ne sont pas inactif·ves face au passage à la retraite. Comme l’ont montré d’autres recherches (Conway et al., 2022 ; Riley, 2016), nombre d’agriculteur·trices poursuivent une activité productive après 65 ans, portés par un fort attachement matériel, symbolique et identitaire à leur exploitation. En Suisse, cette continuité s’organise grâce aux solidarités familiales et agricoles.

L’agriculture familiale articule sphères professionnelles, domestiques et familiales, autour de logiques de solidarité interne (Droz et al., 2014). Ces formes d’entraide, souvent informelles, concernent la main-d’œuvre, la répartition des tâches agricoles et domestiques ou le soutien moral et financier (Droz et al., 2014). Si le modèle évolue avec les nouvelles générations, il reste prégnant, notamment par la contribution invisible et non rémunérée des femmes (Contzen et Forney, 2017). Ces solidarités, en grande partie féminines, sont également mobilisées de manière spécifique lors du passage à la retraite.

Adaptation partielle de l’organisation

Les premiers entretiens montrent que certain·es exploitant·es poursuivent leur activité après 65 ans grâce à des arrangements familiaux souples. Une configuration fréquemment observée consiste à transférer officiellement l’affiliation aux paiements directs à un·e proche plus jeune tout en restant fortement impliqué·e dans les tâches agricoles. Ce transfert s’effectue dans le respect des conditions administratives de formation et de reconnaissance d’une exploitation fixées par l’Office fédéral de l’agriculture. Il permet de maintenir l’accès aux paiements directs tout en différant les décisions de transmission ou d’arrêt.

Cette stratégie constitue une réponse pragmatique aux incertitudes économiques liées à la retraite, tout en assurant une forme de continuité symbolique et sociale pour les agriculteur·trices âgé·es. Elle repose souvent sur une collaboration intergénérationnelle : la personne officiellement affiliée, parfois engagée ailleurs professionnellement, permet à l’exploitation de « rester en vie », tandis que l’ancien·ne chef·fe d’exploitation continue à en assurer une grande partie du fonctionnement. Dans ces configurations, il devient difficile de déterminer qui soutient qui.

Ce maintien partiel repose toutefois sur un équilibre délicat. En l’absence de discussions claires sur les rôles et la succession, des tensions peuvent émerger : attentes implicites, malentendus, frustrations, désaccords, comme en témoigne un fils d’exploitant·e : « On n’en parlait jamais, chacun faisait comme si tout allait bien. Mais ça s’est accumulé, et un jour, tout a explosé. Le travail, les soucis, l’argent, son épaule… On n’a pas su s’écouter. Maintenant, on a tout arrêté […] on est tous un peu brisés. »

Ces reconfigurations révèlent également des inégalités de genre, en particulier lorsque la personne affiliée est une conjointe ou une fille. Leur contribution prolonge souvent un engagement ancien — qu’il soit administratif, matériel, agricole ou relationnel — sans pour autant leur ouvrir un accès réel à la reconnaissance ou à la décision. Cette stratégie peut figer certaines femmes dans une position formelle de cheffe d’exploitation, sans que cela se traduise par une légitimité effective, notamment face à leurs frères ou conjoints. Leur engagement repose alors sur une logique de dévouement, visant à maintenir l’exploitation à flot, malgré un manque de reconnaissance.

Sabrina, fille d’un exploitant, 45 ans, en a fait l’expérience : « Ce n’est pas pour moi que je le fais. C’est pour que nous ayons encore les moyens. Je me débrouille pour que ça tienne, mais [mon père], Il s’en moque, il ne comprend même pas à quel point c’est difficile en ce moment. »

Isolement et reconnaissance invisibilisée

L’analyse des sociogrammes révèle un paradoxe : bien que les exploitations mobilisent plusieurs personnes, les agriculteurs [3] « retraités » expriment un fort sentiment de solitude et une vulnérabilité sociale et psychique.

Ce paradoxe s’explique par des solidarités centrées sur des tâches techniques précises laissant peu de place au soutien moral. L’arrêt automatique des paiements directs peut aussi être perçu comme une mise à l’écart symbolique, renforçant le sentiment d’inutilité.

À cela s’ajoutent les représentations dominantes du modèle masculin dans l’agriculture, forgées par des normes professionnelles valorisant autonomie et endurance. Ces modèles, souvent intériorisés, rendent difficile l’expression des vulnérabilités émotionnelles, perçues comme relevant d’un registre relationnel, souvent associé au féminin.

Ce manque de soutien social se manifeste lors de la réalisation des sociogrammes : certains peinent à désigner une personne de confiance. Le soutien affectif repose principalement sur les conjointes, ce qui constitue une charge supplémentaire souvent laissée dans l’ombre de l’organisation des exploitations. « Je n’en parle à personne. Le moral, c’est pour soi. » [Relancé sur la possibilité d’évoquer ses problèmes avec quelqu’un.] « Il y a ma femme… Même en famille, ce n’est pas facile d’en parler. Si on commence à trop penser à ces trucs-là… on ne s’en sort plus. » (Maxime, 72 ans).

Ce soutien, peu reconnu comme tel, ne suffit donc pas à atténuer le sentiment de solitude exprimé.

Une place pour le travail social en milieu rural

Les éléments présentés révèlent une série de précarités économiques, sociales et symboliques encore largement méconnues. Le passage à la retraite dans l’agriculture de montagne, marqué par l’arrêt des paiements directs et des rentes souvent faibles, bouleverse la vie des familles agricoles et transforme les solidarités : réorganisation des rôles, ajustements non anticipés, tensions autour de la transmission.

Dans ce contexte, il ne s’agit pas seulement d’accompagner une personne atteignant l’âge légal de la retraite, mais de replacer cette transition dans son environnement relationnel et collectif. Cela concerne en particulier les femmes, dont les contributions agricoles, matérielles ou relationnelles restent largement invisibles.

Penser la retraite comme un enjeu collectif et situé permet ainsi de mieux saisir les effets différenciés et genrés des politiques agricoles et sociales. Cela ouvre un espace de réflexion pour le travail social, dans une visée d’advocacy [4] : identifier ces publics invisibles, souvent absents des dispositifs existants ; articuler les enjeux économiques aux effets sociaux et relationnels qu’ils induisent ; et construire des formes d’intervention adaptées aux réalités rurales spécifiques.

Ces observations invitent à penser des formes d’accompagnement sensibles aux vulnérabilités structurelles, genrées et territorialisées, et à mieux situer les besoins de soutien dans un champ encore peu investi.

Liste de références

[1] En Valais, l’âge moyen des chef·fes d’exploitation est de 52 ans, au-dessus de celui des autres indépendant·es (OFS, 2022). Les plus de 65 ans sont de plus en plus nombreux, surtout dans les petites exploitations, tandis que les moins de 40 ans ne représentent qu’environ 20 % (OFAG, 2023). La majorité des chef·fes d’exploitation se situent entre 45 et 59 ans, ce qui annonce de nombreux départs à la retraite dans les dix à vingt prochaines années (Zorn, 2025).

[2] Ces dernières décennies, l’agriculture suisse a perdu environ 30% de ses exploitations, et le Valais près de 45% (OFS, 2023).

[3] Jusqu'à présent, seuls des hommes ont été interviewés dans le cadre du premier volet d’entretiens. Cette tendance reflète la répartition genrée des chef·fes d’exploitation en Suisse, où environ 93 % des exploitations sont dirigées par des hommes, contre seulement 7,2 % par des femmes (OFS, 2022).

[4] Plaider en faveur d'une plus grande justice sociale et d'équité pour réduire les inégalités (Hoefer, 2019)


Lire également :

Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e

Comment citer cet article ?

Lorry Bruttin, «Genre, retraites paysannes et travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 février 2026, https://www.reiso.org/document/15133