Jeux d’argent: les jeunes hommes migrent en ligne
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Depuis la légalisation des casinos en ligne en 2019, les pratiques des jeunes hommes romands évoluent. Une étude compare leurs comportements de jeu en 2019 et 2023 et examine la prévalence du jeu problématique.
Par Marion Bieri, chargée de projet, Olivier Simon, médecin associé, et Alexander Tomei, chargé de recherche, Centre du jeu excessif (CHUV)
La possibilité pour les maisons de jeu d’exploiter leurs produits sur Internet, introduite avec l’entrée en vigueur de la Loi fédérale sur les jeux d’argent en 2019, a été suivie d’emblée par une augmentation massive de l’offre en ligne [1]. Dès l’introduction de ce texte législatif, quatre casinos terrestres ont ouvert des jeux sur leur site. Ils sont aujourd’hui au nombre de dix. Le total des jeux proposés en ligne est passé de 662 en 2019 à près de 6’000 en 2022.
Les recherches menées dans de nombreux pays montrent un lien clair entre l’augmentation de l’offre de jeux de hasard et d’argent (JHA), leur pratique et la prévalence du jeu problématique. Dans ce contexte, les jeunes adultes, et les jeunes hommes en particulier, représentent la partie de la population la plus exposée au jeu problématique [2]. Ces évolutions soulèvent des enjeux importants pour les professionnel·les des domaines du social et de la santé, en première ligne dans le repérage et la prévention.
Dans ce nouveau contexte de l’offre de JHA en Suisse, le Centre du jeu excessif à Lausanne a mené deux enquêtes financées par le Programme intercantonal de lutte contre la dépendance au jeu. La première a été réalisée en 2019, soit l’année d’entrée en vigueur de la Loi sur les jeux d’argent. La seconde s’est déroulée en 2023. L’objectif consistait à examiner l’évolution des comportements de jeu et la prévalence du jeu problématique chez les jeunes hommes durant quatre ans. Les deux études, identiques sur le plan de la méthode et de la procédure, ont été réalisées auprès des conscrits de l’Armée suisse âgés de 18 à 22 ans.
Dans chacune de ces enquêtes, plus de 1’800 jeunes hommes ont rempli un questionnaire portant sur leur fréquence de participation aux JHA, leurs comportements de jeu (types de jeux, modes d’accès, fréquence, dépenses, modes de paiement) et le niveau de jeu problématique.
Des pratiques qui se déplacent vers le numérique
La comparaison entre les résultats de 2019 et ceux de 2023 montre en premier lieu une augmentation de la pratique des JHA durant les douze mois précédant l’enquête. Cette proportion est passée de 47% en 2019 à 50% en 2023. Cette hausse est survenue après une période de baisse de la participation rapportée par deux précédentes études réalisées auprès de la même population, en 2012 (56%), puis en 2014 (51%).
Par ailleurs, les jeunes hommes étaient moins nombreux à acheter des jeux dans les kiosques et bars en 2023 par rapport à 2019, et jouaient davantage dans le cadre privé. L’intérêt pour les jeux de casinos terrestres, en revanche, n’a pas changé au cours de ces quatre années. Contre toute attente, la hausse de la participation aux JHA ne s’est pas accompagnée d’une augmentation de la fréquence de jeu.
Entre 2019 et 2023, cette fréquence a même légèrement baissé, autant pour les jeux terrestres que pour ceux en ligne. Pour les premiers, cette diminution est en partie attribuable à une moindre fréquentation des bars, restaurants et kiosques. Ces lieux sont d’ailleurs associés à la pratique de jeux de loterie et de jeux de tirage, également marqués par une perte d’intérêt de la part des jeunes hommes.
Pour ce qui est des jeux en ligne, cette offre légale a séduit de nouveaux adeptes, dont la pratique de jeu semble pour le moment récréative et occasionnelle. Cette diminution de la fréquence de jeu pourrait également résulter de l’utilisation des outils d’autolimitation proposés sur ces plateformes, comme le plafonnement du nombre de visites.
Sans surprise, la pratique exclusive des jeux en ligne a quasiment quadruplé. Elle est passée de 2% en 2019 à 8% en 2023, alors que celle des jeux terrestres a diminué de 76% à 58%. Les personnes combinant les deux types de JHA représentaient 21% en 2019 et 33% en 2023. Cette migration vers le jeu en ligne, pratiqué essentiellement sur smartphone, concerne principalement les paris sportifs et les machines à sous en ligne. Cette tendance a certainement été renforcée par le contexte pandémique, qui a restreint l’accès aux lieux de jeu durant la période 2020-2021. La création de six nouvelles plateformes légales de JHA en ligne durant la même période [3] a probablement aussi joué un rôle.
Une prévalence qui reste statistiquement stable
Les analyses des réponses au Problem Gambling Severity Index [4] ont indiqué une légère hausse de la proportion de jeunes hommes répondant aux critères du jeu problématique : elle est passée de 1,7% en 2019 à 2,4% en 2023. Cette augmentation n’est toutefois pas significative du point de vue statistique. Quatre ans après la légalisation des jeux de casino en ligne, l’étude ne met donc pas en évidence d’effet notable sur la prévalence du jeu problématique chez les jeunes hommes. Serait-ce le signe d’une stabilisation durable de la prévalence du jeu problématique ? Ou alors d’une augmentation contenue, mais en progression ? Un troisième volet de cette étude permettrait d’apporter de tels éléments de réponse.
Parmi les facteurs explicatifs de ce résultat, le système de détection précoce automatisée — déployé dans l’offre en ligne des casinos — pourrait avoir limité en partie l’augmentation éventuelle du jeu problématique. L’implémentation de ce système algorithmique de détection et de signalement, basé sur les données comportementales de jeu, coïncide en effet avec une multiplication par plus de trois du nombre d’exclusions dans les casinos suisses entre 2019 et 2023. Elles sont passées de 4’755 à 14'787 [5] durant cette période. Malgré cela, le rôle exact de ce dispositif reste difficile à établir. En outre, la baisse de la fréquence de jeu, généralement associée à la prévalence du jeu problématique, pourrait également avoir joué un rôle modérateur.
Prévention, connaissances et cadre légal
Cette absence de relation entre augmentation de la participation aux JHA et prévalence du jeu problématique est confirmée par des recherches menées dans d’autres juridictions. Mais elle est contrastée par d’autres enquêtes qui, à l’inverse, observent une augmentation du jeu problématique allant de pair avec une progression de la pratique du jeu. Cette hétérogénéité des résultats a par ailleurs été relevée dans la littérature scientifique [6]. Elle confirme que ce lien n’est pas encore clairement établi.
Il n’en reste pas moins que le potentiel addictif de cette offre laisse ouverte la possibilité d’une évolution du jeu récréatif et occasionnel vers une pratique plus risquée, voire pathologique, au cours des prochaines années. Il est dès lors crucial que ces enquêtes soient répliquées dans une perspective de monitorage des comportements de jeu et de leurs conséquences pour la santé.
Si l’offre de jeux d’argent en ligne s’accompagne de risques, elle ouvre aussi des perspectives intéressantes en matière de détection précoce, notamment grâce à des systèmes automatisés. Pour que ceux-ci préviennent efficacement les conséquences négatives du jeu, les seuils de détection devraient prendre en considération certaines caractéristiques sociodémographiques. Parmi celles-ci, l’âge s’avère crucial : les jeunes adultes possèdent souvent des moyens financiers inférieurs à ceux du reste de la population, ce qui justifierait l’instauration de seuils de détection inférieurs concernant les sommes dépensées.
En complément, les professionnel·les sur le terrain jouent un rôle clé, notamment dans le repérage précoce, l’accompagnement, l’orientation et la mise en lien avec les ressources spécialisées. La recherche invite à prêter attention aux signaux d’alerte chez les jeunes hommes, tels qu’une intensification de la pratique ou une augmentation rapide des dépenses, en lien avec l’accessibilité du jeu en ligne.
Des offres assimilables aux jeux d’argent et échappant à la Loi sur les jeux d’argent se développent par ailleurs constamment. Elles ciblent un public toujours plus jeune, notamment par le biais des jeux vidéo ou du trading de cryptomonnaies. Les loot boxes (boîtes à récompenses aléatoires), les pratiques de skin betting (paris utilisant des objets virtuels) et les paris sur l’e-sport — qui participent à la l’intégration de mécanismes issus des JHA dans l’univers des jeux vidéo [7] -, devraient être intégrés au monitorage afin d’évaluer leur rôle potentiel dans l’émergence de comportements à risque chez les jeunes [8].
Du renforcement des connaissances aux mesures législatives
Les efforts de prévention doivent donc être maintenus, en particulier auprès des jeunes non insérés dans un cursus académique ou professionnel. En effet, le fait de se trouver en dehors d’un parcours de formation, l’absence d’activité professionnelle et le chômage sont associés à une vulnérabilité accrue face aux comportements de jeu problématiques[9].
Des campagnes axées non seulement sur la psychoéducation, mais aussi sur la connaissance concrète des ressources d’aide à disposition des personnes directement touchées, de l’entourage et des professionnel·les de premier recours, contribuent à déstigmatiser ce type de difficultés et à dépasser les obstacles à la demande de soutien.
Des moyens pour financer cet effort doivent être prévus et renforcés explicitement par la réglementation, de même que le contrôle de l’âge, aujourd’hui insuffisant. La publicité devrait également être davantage encadrée. Dans ce domaine, la Suisse n’impose actuellement pas de message sanitaire. Il faut aussi rappeler que, selon la littérature internationale, seule une personne sur vingt-cinq présentant des comportements de jeu à risque demande de l’aide. Et cette proportion diminue encore lorsque ces comportements prennent un caractère problématique [10].
[1] Commission fédérale des maisons de jeu. Rapport d'activité 2022. Berne: Commission fédérales des maisons de jeu; 2023.
[2] Tran LT, Wardle H, Colledge-Frisby S, Taylor S, Lynch M, Rehm J, et al. The prevalence of gambling and problematic gambling: a systematic review and meta-analysis. The Lancet Public Health. 2024.
[3] Commission fédérale des maisons de jeu. Rapport annuel 2023. Berne: CFMJ; 2024.
[4] L’'Indice de gravité du jeu problématique est une échelle de référence internationale permettant d'évaluer les risques d'addiction liés aux jeux d'argent.
[5] Commission fédérale des maisons de jeu. Exclusion des jeux [Internet]. Berne: Confédération suisse; 2024 [Dernière mise à jour 31.10.2024].
[6] Kesaite V, Wardle H, Rossow I. Gambling consumption and harm: a systematic review of the evidence. Addict Res Theory. 2024;32(3):194–203.
[7] Brock T, Johnson M. The gamblification of digital games. Journal of Consumer Culture. 2021;21(1):3–13.
[8] Delfabbro P, King DL. Gaming-gambling convergence: evaluating evidence for the ‘gateway’ hypothesis. International Gambling Studies. 2020;20(3):380–92.
[9] Hahmann T, Hamilton-Wright S, Ziegler C, Matheson FI. Problem gambling within the context of poverty: a scoping review. International Gambling Studies. 2021;21(2):183–219.
[10] Bijker R, Booth N, Merkouris SS, Dowling NA, Rodda SN. Global prevalence of help-seeking for problem gambling: A systematic review and meta-analysis. Addiction. 2022;117(12):2972–85.
Lire également :
- Caroline Henchoz, «Jeunes vulnérables et argent en ligne», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mai 2026
- Alev Ucar et Christine Dupertuis, «Parler d’argent pour prévenir le surendettement», REISO, Revue d'information sociale, publié le 21 mai 2026
- Romaine Darbellay et al., «Les proches, victimes collatérales du jeu excessif», REISO, Revue d'information sociale, publié le 3 février 2025
- Caroline Henchoz et Sébastien Bétrisey, «Education financière en Suisse: parlons d’argent», REISO, Revue d'information sociale, publié le 17 mars 2022
- Caroline Henchoz et des étudiant·e·s de l'Université de Fribourg, «Les jeunes, l’argent et les usages d’internet», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 juin 2020
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Marion Bieri et al. «Jeux d’argent: les jeunes hommes migrent en ligne», REISO, Revue d'information sociale, publié le 1er octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16075