Les enjeux de la marchabilité en ville
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Sécurité, continuité des itinéraires, bancs, végétation ou accès aux transports publics influencent l’envie de marcher. Évaluer la marchabilité aide les communes à créer des espaces urbains plus favorables à la santé.
Par Gaël Brulé et Anne-Violette Bruyneel, Haute école de santé de Genève (HES-SO), Flore Maret et Jenny Leuba, Mobilité piétonne Suisse
La marchabilité désigne la capacité d’un environnement urbain à favoriser et à encourager les déplacements à pied. Ce concept génère des cobénéfices pour la santé des individus et la qualité de l’air en limitant le recours à une mobilité plus polluante. Elle s’inscrit donc à la fois dans une perspective de durabilité et de santé publique. Un environnement urbain favorable à la marche constitue un levier important de la réappropriation des espaces publics au profit des mobilités actives.
La marchabilité repose sur une combinaison de facteurs physiques, programmatiques et perceptuels. Sur le plan physique, la sécurité, la continuité et la densité du réseau d’itinéraires piétons, la lisibilité ou la topographie jouent un rôle important. La qualité des espaces publics s’avère également déterminante : la présence d’autres personnes, de bancs, de végétation, d’eau et d’éclairage, le niveau sonore ou encore les odeurs.
La mixité des usages et des programmes (commerces, services, écoles), l’animation des rez-de-chaussée et la densité résidentielle constituent aussi des facteurs centraux. La présence de transports publics et l’intermodalité (utilisation successive d’au moins deux moyens de transport différents) comptent également : elles ouvrent d’autres possibilités de liaisons et des déplacements mixtes combinant transport et marche. Enfin, la dimension perceptuelle intègre notamment le sentiment de sécurité, l’agrément esthétique, l’intérêt du parcours (stimulation de la curiosité), les perceptions sensorielles, et la convivialité des espaces publics. Tous ces éléments s’entrelacent pour donner aux personnes l’envie, la possibilité ainsi que la confiance dans leur capacité de marcher en ville. Ils nourrissent le développement du plaisir et de la motivation, ce qui soutient l’ancrage durable de comportements actifs.
De nombreuses recherches ont été menées dans des contextes et des pays différents (Pologne, Italie, Turquie, Canada…). Elles se sont penchées sur l’accessibilité, la sécurité et le confort en tant qu’éléments fondamentaux (Wołek et al., 2021, Vural Arslan et al., 2018). Une étude empirique détaillée portant sur 408 segments de rues a notamment mis en évidence neuf facteurs significatifs : la largeur des trottoirs, les attraits architecturaux, la densité des commerces, la séparation entre véhicules et piéton·nes, la marchabilité, les possibilités de s’asseoir, les abris ombragés, la largeur de la chaussée et l’éclairage (R² = 0,59) (Blecic et al., 2016).
Marcher davantage pour préserver sa santé
Les recommandations en matière d’activité physique sont bien établies. Les travaux mettent en évidence l’importance d’adopter un comportement actif au quotidien. Il ne s’agit donc pas tant de « faire du sport » que de privilégier de nombreux moments actifs dans la journée. Parmi ceux-ci, les déplacements piétons s’avèrent essentiels, car faciles à intégrer dans la vie quotidienne. De plus, la marche représente un indicateur clé de l’état de santé des individus (Tudor-Locke, 2011).
En effet, la capacité de marche, notamment sa vitesse, a pu être associée à l’état fonctionnel, aux capacités cognitives, à la dépression, au risque de chute, à la sarcopénie et à la mortalité. L’augmentation du nombre de pas réalisés chaque jour exerce un effet protecteur contre l’obésité, le diabète. Elle favorise la santé osseuse, respiratoire et cardiovasculaire, et contribue à réduire le risque de cancer et le stress. Elle protège également la santé mentale et l’indépendance dans la vie quotidienne tout en améliorant les liens sociaux. Enfin, la marche améliore l’auto-perception de la santé (Ding Ding, 2025).
Pour développer la marche au quotidien, connaître ses effets bénéfiques ne suffit pas. Il importe aussi de déterminer des facteurs de motivation permettant d’intégrer progressivement ces comportements dans son mode de vie. Le fait d’identifier, dans son environnement quotidien, au moins cinq lieux où marcher a pu être associé à une perception de la santé nettement meilleure par rapport à l’absence totale de tels lieux (Rohrer et al., 2004). Vivre dans des quartiers plus propices à la marche est également associé à une plus grande longévité des personnes vivant dans ces lieux (Riggs & Gilderbloom, 2016). Dès lors, évaluer la marchabilité s’avère essentiel pour créer des lieux propices aux comportements actifs.
Mesurer la marchabilité, entre promesses et limites
Plusieurs méthodes existent pour analyser et évaluer la marchabilité des villes et des quartiers. Les évaluations de l’espace public permettent de décrire la marchabilité qualitativement et de donner une impression générale des conditions de déplacement à pied dans un endroit donné. Les approches quantitatives restent plus rares. Parmi les indicateurs existants figurent le Walk Score (qui automatise l’évaluation de la proximité aux services) ou le Pedestrian Environment Index (PEI, qui agrège des indicateurs infrastructurels).
Une étude canadienne a évalué la marchabilité pour les aîné·es, en examinant d’abord les intersections (aides à la traversée), les zones tampons (minérales ou végétales), les trottoirs (avec ou sans interruption), la présence d’équipements publics ou de commerces, le stationnement et les déchets. Elle a ensuite attribué un score allant de 1 (sans confort ni sécurité) à 5 (tout confort).
Selon des contextes, d’importantes disparités apparaissent. Dans les pays développés, l’état et l’attractivité des trottoirs prédominent. Dans les villes de taille moyenne d’Amérique latine, la sécurité subjective et la sécurité routière sont primordiales (Arellana et al., 2020). Certain·es expert·es considèrent ainsi que la marchabilité ne peut être capturée par des indices universels et doit être replacée dans son contexte (Wolek, Suchanek, Czuba, 2021).
En Suisse, des infrastructures encore perfectibles
En Suisse, les infrastructures, la planification communale, et la satisfaction de la population ont été analysées dans les quinze plus grandes villes du pays en 2020, puis dans quinze villes moyennes en 2022. Ce projet s’est appuyé sur une méthodologie d’évaluation des conditions de marche [1] développée par Mobilité piétonne Suisse en collaboration avec l’association Actif-trafic et la Haute école technique de Rapperswil (OST). Son objectif consistait à évaluer la marchabilité de ces communes et à établir des comparaisons transversales.
Le bilan a montré que la majorité des villes remplissent environ 60% des exigences de marchabilité. Elles se démarquent aussi par leurs points forts et leurs points faibles, comme l’absence de plan du réseau piéton ou une grande qualité des espaces publics. Par ailleurs, l’une des questions portant sur le lien entre la planification piétonne et les acteurs et actrices de la santé a révélé que les démarches communes restent globalement rares.
Le Canton de Genève a pour sa part conçu un indice de marchabilité [2] fondé sur des données d’infrastructure, de sécurité, d’attractivité et de commodité. Un outil cartographique rend compte du degré de marchabilité de tout le réseau piéton cantonal. Il montre de grandes disparités, avec des rues dont les valeurs vont de 1 (très bonne marchabilité) à 0 (très mauvaise marchabilité).
Les bancs publics, leviers de marchabilité
La qualité du réseau piéton, notamment celle des espaces de séjour, joue donc un rôle essentiel dans l’encouragement des déplacements à pied. La présence d’un nombre suffisant de possibilités d’assises représente un moyen concret d’améliorer les conditions de marche et de favoriser le mouvement au quotidien. C’est particulièrement le cas pour les personnes âgées ou les parents avec de jeunes enfants, qui ont besoin de pauses pour marcher sur de longues distances. Les bancs remplissent différentes fonctions, selon leur localisation : l’attente, le repos ou le délassement.
Mobilité piétonne Suisse a développé à cet égard une méthode visant à analyser le réseau de bancs publics dans les communes [3]. Elle repose sur un inventaire et une analyse de terrain du réseau de bancs et de mains courantes. Des ajouts sont proposés afin de jalonner suffisamment les cheminements quotidiens, tandis que d’autres obstacles à la marche sont relevés. Il peut s’agir de l’absence d’abaissement de trottoir, d’un revêtement à réparer ou d’une traversée dangereuse.
Une promenade diagnostique menée avec les personnes âgées sur certains itinéraires identifiés apporte l’expertise du « vécu » et complète l’analyse ainsi que les observations de terrain. Cette démarche intègre la participation du public au processus pour répondre plus finement à ses besoins.
Les propositions finales aident les communes à planifier et mettre en œuvre rapidement des mesures répondant à des enjeux de sécurité. Parmi celles-ci, des aménagements de qualité (par exemple l’ajout de bancs et de mains courantes ou le renouvellement d’un marquage au sol) apportent du confort aux personnes se déplaçant à pied sur le territoire communal, qu’il s’agisse de personnes âgées, à mobilité réduite, de touristes, ou simplement de toute personne reconnaissante de disposer d’un endroit où savourer une halte.
Bibliographie
- Arellana, J., Saltarín, M., Larrañaga, A. M., Alvarez, V., & Henao, C. A. (2020). Urban walkability considering pedestrians’ perceptions of the built environment: a 10-year review and a case study in a medium-sized city in Latin America. Transport reviews, 40(2), 183-203.
- Blečić, I., Canu, D., Cecchini, A., Congiu, T., & Fancello, G. (2016, July). Factors of perceived walkability: A pilot empirical study. In International Conference on Computational Science and Its Applications (pp. 125-137). Cham : Springer International Publishing.
- Ding, D., Nguyen, B., Nau, T., Luo, M., del Pozo Cruz, B., Dempsey, P. C., ... & Owen, K. (2025). Daily steps and health outcomes in adults: a systematic review and dose-response meta-analysis. The Lancet Public Health, 10(8), e668-e681.
- Frank, L. D., Sallis, J. F., Conway, T. L., Chapman, J. E., Saelens, B. E., & Bachman, W. (2006). Many pathways from land use to health: associations between neighborhood walkability and active transportation, body mass index, and air quality. Journal of the American planning Association, 72(1), 75-87.
- Lord, S., & Negron-Poblete, P. (2014). Les grands ensembles résidentiels adaptés québécois destinés aux aînés. Une exploration de la marchabilité du quartier à l’aide d’un audit urbain. Norois. Environnement, aménagement, société, (232), 35-52.
- Riggs, W. W., & Gilderbloom, J. (2016). The connection between neighborhood walkability and life longevity in a midsized city. Focus, 13(1), 11.
- Rohrer, J., Pierce Jr, J. R., & Denison, A. (2004). Walkability and self-rated health in primary care patients. BMC Family Practice, 5(1), 29.
- Tudor-Locke, C., Craig, C. L., Aoyagi, Y., Bell, R. C., Croteau, K. A., De Bourdeaudhuij, I., ... & Blair, S. N. (2011). How many steps/day are enough? For older adults and special populations. International journal of behavioral nutrition and physical activity, 8(1), 80.
- Vural Arslan, T., Durak, S., Dizdar Gebesce, F., & Balcik, B. (2018). Assessment of factors influencing walkability in shopping streets of tourism cities: case of Bursa, Turkey. International Journal of Tourism Cities, 4(3), 330-341.
- Wolek, M., Suchanek, M., & Czuba, T. (2021). Factors influencing walking trips. Evidence from Gdynia, Poland. Plos one, 16(8), e0254949.
[1] GEHsund – Comparaison de la marchabilité des communes, Mobilité piétonne Suisse
[2] Indice de marchabilité, Grand Genève
[3] Diagnostic du réseau des bancs publics, Mobilité piétonne Suisse
Lire également :
- Diego Rigamonti et Jérôme Grand, «Imaginer la ville de demain avec les jeunes», REISO, Revue d'information sociale, publié le 3 août 2026
- Flora Passard et al., «Les espaces sportifs urbains, îlots de masculinité?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 décembre 2024
- Chantal Bournissen et Gloria Repond, «La sécurité, motivation des marcheur·ses bénévoles», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 décembre 2024
- Afamia Kaddour, Alexei Lampert, et Gaël Brulé, «Marcher, antidote à l’éco-anxiété chez les jeunes?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 21 novembre 2024
- Anne-Violette Bruyneel et Gaël Brulé, «Art et culture au service d’une santé durable», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 octobre 2024
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Gaël Brulé et Anne-Violette Bruyneel, «Les enjeux de la marchabilité en ville», REISO, Revue d'information sociale, publié le 28 septembre 2026, https://www.reiso.org/document/16075