Promouvoir le bien-être des jeunes LGBTIQ+
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Une recherche souhaite identifier les leviers réduisant les inégalités en matière de qualité de vie des personnes LGBTIQ+. Elle comble ainsi une lacune, la majorité des projets s’étant jusqu’à présent focalisés sur leurs expériences négatives.
Par Christiane Carri, professeure, Elena Rimoldi, collaboratrice scientifique, et Ad Ott, collaborateur*trice scientifique, HES-SO Valais-Wallis — Haute école et École supérieure de travail social
Malgré des progrès en faveur de l’égalité des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, intersexes et queers (LGBTIQ+), la stigmatisation et les discriminations sociales persistent en Europe. Elles demeurent confrontées à d’importantes inégalités, notamment en matière de bien-être. Cette situation est particulièrement marquée chez les jeunes personnes LGBTIQ+, qui présentent, par rapport à leurs pair·es hétérosexuel·les et cisgenres, un risque accru de dépression, de troubles anxieux et de conduites suicidaires.
Ces vulnérabilités se sont intensifiées au cours des dernières années sous l’effet de crises multiples, telles que la pandémie de Covid-19, l’augmentation de l’insécurité économique ou la montée de mouvements populistes anti-LGBTIQ+ et anti-genre. De nombreux·ses jeunes LGBTIQ+ grandissent ainsi dans un contexte de profondes incertitudes sociales susceptible de restreindre leurs possibilités de réaliser pleinement leur potentiel à l’âge adulte. Pourtant, malgré des indications constantes quant à leurs besoins spécifiques, souvent insuffisamment prises en compte, ils·elles demeurent sous-représenté·e·x·s [1] dans la littérature scientifique sur le bien-être.
Une recherche menée avec cinq pays européens
Dans ce contexte, un nouveau consortium européen de recherche vise à produire des connaissances approfondies sur la manière dont les inégalités en matière de bien-être sont vécues par les jeunes LGBTIQ+. Il s’intéresse également aux formes de résilience et de résistance développées en période de crise. L’un des objectifs centraux consiste à identifier des leviers d’action politique susceptibles de réduire les inégalités en matière de bien-être des personnes LGBTIQ+. Pour cela, les stratégies innovantes, les perspectives et les projections d’avenir élaborées par les jeunes concerné·e·x·s sont intégrées au cœur de l’analyse.
Le projet présenté ici constitue la première enquête qualitative comparant systématiquement le bien-être des jeunes et des jeunes adultes LGBTIQ+ âgé·e·x·s de 18 à 24 ans dans différents contextes nationaux : l’Estonie, la Pologne, la Suède, le Royaume-Uni et la Suisse. Elle s’intéresse à des jeunes en transition vers l’âge adulte, engagé·e·x·s dans des processus de construction identitaire et dans l’élaboration de projets d’avenir, tout en étant confronté·e·x·s à des incertitudes politiques, écologiques et économiques.
Des études sur les violences et les discriminations
En Suisse, plusieurs études ont déjà examiné différents aspects du bien-être des adolescent·e·x·s. Dans le domaine de la recherche sur la jeunesse et l’éducation queer, les analyses quantitatives se concentrent principalement sur les expériences de violence et de discrimination vécues par les jeunes lesbiennes, gays et bisexuelles (LGB+) dans les écoles professionnelles (Blondé et al., 2022 ; Blondé et al., 2025 ; Gianettoni et al., 2025) et les écoles obligatoires (Dutrévis et al., 2022 ; Lucia et al., 2017). Elles se focalisent aussi sur la perception différenciée du climat scolaire par les jeunes LGBTIQ+ (Ott et al., 2025). Giorgia Magni, maîtresse assistante à l’Université de Genève, a, par exemple, analysé en 2025, dans le cadre d’une recherche à méthodes mixtes, les violences spécifiques envers les étudiant·e·x·s LGBTQ+ dans le contexte universitaire, ainsi que leurs conséquences.
D’autres travaux se sont penchés sur la charge psychique et l’accès au système de santé. En Suisse, plusieurs études portent notamment sur la suicidalité des jeunes LGB+ (Garcia Nuñez et al., 2022), trans (Medico et al., 2020) et LGBTQ+ (Pfister et al., 2025). Certaines analyses concernent la consommation accrue de substances parmi les jeunes LGB+ en comparaison avec leurs pair·es hétérosexuel·les (Vock et al., 2023). L’importance de l’accès à des soins spécifiquement adaptés pour la santé mentale des jeunes trans et non-binaires a par exemple aussi été soulignée (Pullen Sansfaçon et al., 2023). Un autre travail a recueilli les souhaits et réflexions de jeunes aux identités de genre diverses concernant l’hormonothérapie (Medico et al. 2023). Des chercheur·euses ont encore pu montrer que les expériences des jeunes intersexes en Suisse restent jusqu’à présent largement invisibles (Lanfranconi et al., 2023).
Les études dont l’objectif premier n’est pas d’analyser les expériences négatives des jeunes LGBTIQ+ sont moins nombreuses. On peut néanmoins citer des travaux qualitatifs sur la situation des jeunes LGBTIQ+ dans les institutions de protection de l’enfance (Rein 2021), ainsi que d’autres sur les processus identitaires de jeunes femmes lesbiennes et bisexuelles (Kuhnert 2023). L’analyse quantitative la plus complète sur la situation des personnes LGBTIQ+ en Suisse provient du LGBTIQ+ Panel, qui a consacré son édition 2025 aux jeunes. Dans ce cadre, il a interrogé 1’847 personnes LGBTIQ+ âgées de 14 à 25 ans au sujet de leur santé mentale, de leur coming out, du contexte familial, de leur situation de logement et de leurs expériences de discrimination (Eisner & Hässler, 2025). Ses résultats principaux indiquent que, parallèlement aux discriminations vécues et aux défis spécifiques liés au fait d’être LGBTIQ+, les participant·e·x·s trouvent également des possibilités de mise en réseau et d’autonomisation.
Il n’existe toutefois pas en Suisse d’études centrées sur le bien-être des jeunes LGBTIQ+ conçu comme un construit multidimensionnel au-delà du champ de la psychologie. De même, un important besoin de recherche subsiste concernant les analyses intersectionnelles des conditions de vie des jeunes LGBTIQ+ (Ott et al., 2025).
Le bien-être défini de manière participative
C’est à ce constat que répond le projet « LGBTIQ+ Futures » : à l’aide de méthodes participatives, les participant·e·x·s définissent ce que signifie le bien-être pour eux·elles, ainsi que les facteurs qui le freinent ou le favorisent. Au-delà d’une logique déficitaire, l’équipe de recherche propose une nouvelle conceptualisation de la relation entre vulnérabilité, résilience et résistance : il ne s’agit pas seulement d’analyser comment les jeunes s’adaptent aux inégalités structurelles, mais aussi de comprendre comment ils·elles les contestent et les subvertissent.
Ainsi, le projet produira des données approfondies sur les univers cognitifs et affectifs des participant·e·x·s. Les approches méthodologiques mobilisées s’inscrivent dans la tradition de la recherche sociale queer. Elles seront mises en œuvre en parallèle dans l’ensemble des pays partenaires. Des ateliers seront aussi intégrés dans le processus. Leur objectif consiste à produire un résultat concret en permettant aux jeunes adultes de s’adresser directement aux sphères politiques et scientifiques.
Cette étude opère ainsi un déplacement du regard, en s’éloignant des instruments standardisés, souvent orientés vers une approche déficitaire, au profit d’une compréhension « par le bas » du bien-être. Les jeunes adultes LGBTIQ+ disposent d’un espace pour définir eux·elles-mêmes ce que signifie le bien-être dans leur expérience. Ils·elles seront ainsi en mesure d’élaborer des visions collectives d’un avenir dans lequel leurs conditions de vie et leurs environnements sociaux pourraient être durablement renforcés. L’objectif global consiste à dégager, à partir de ces perspectives situées, des pistes pour promouvoir efficacement le bien-être des jeunes LGBTIQ+ en Europe, dans un contexte marqué par des crises.
Bibliographie
- Blondé, J., Gianettoni, L., Gross, D., & Guilley, E. (2022). Hegemonic masculinity, sexism, homophobia, and perceived discrimination in traditionally male-dominated fields of study: A study in Swiss vocational upper-secondary schools. International Journal for Educational and Vocational Guidance. Advance online publication.
- Blondé, J., Gianettoni, L., Guilley, E., Gross, D., & Foretay, T. (2025). Prevalence of Sex-Based and Sexual Orientation-Based Violence Experiences in Vocational Education and Training. Journal of Interpersonal Violence, 8862605251384951.
- Dutrévis, M., Scalambrin, L., & Wettstein, J. (2022). Entre l’atout de la diversité et les risques de discrimination : quel vécu pour les élèves de l’école genevoise ?
- Eisner, L., & Hässler, T. (2025). Panel Suisse LGBTIQ+ : Rapport de Synthèse.
- Garcia Nuñez, D., Raible-Destan, N., Hepp, U., Kupferschmid, S., Ribeaud, D., Steinhoff, A., Shanahan, L., Eisner, M., & Stulz, N. (2022). Suicidal ideation and self-injury in LGB youth: A longitudinal study from urban Switzerland. Child and Adolescent Psychiatry and Mental Health, 16(1), 21.
- Gianettoni, L., Blondé, J., Guilley, E., Foretay, T., & Gross, D. (2025). Vécu de discriminations homophobes et intentions d’arrêt dans la formation professionnelle. L’orientation Scolaire Et Professionnelle, 54(2), 499– 525-499–525.
- Kuhnert, T. (2023). Identitätsprozesse junger lesbischer und bi Frauen. Tectum.
- Lanfranconi, D., Eisner, L., Theissing, L., & Hässler, T. (2023). Jeunes LGBTIQ+ en Suisse — Vue d’Ensemble des Organisations, des Acteur·trice·x·s Clés, des Politiques et des Projets.
- Lucia, S., Stadelmann, S., Amiguet, M., Ribeaud, D., & Bize, R. (2017). Enquêtes populationnelles sur la victimisation et la délinquance chez les jeunes dans les canton de Vaud et Zurich : Les jeunes non-exclusivement hétérosexuel∙le∙s : populations davantage exposées ? Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP).
- Magni, G. (2025). Violences de genre en milieu universitaire : quel lien avec d’autres formes de discrimination et quelles conséquences sur les parcours universitaires des étudiant-exs qui les subissent ? Étude de cas à l’Université de Genève. Université de Genève.
- Medico, D., Pellaton, C., & Zufferey, A. (2023). L’affirmation de genre des jeunes trans et non-binaires en Suisse romande [The gender affirmation of trans and non-binary young people in French-speaking Switzerland]. Medecine sciences : M/S, 39(2), 157– 163.
- Medico, D., Pullen Sansfaçon, A., Galantino, G. J., & Zufferey, A. (2020). « J’aimerais mourir. » Comprendre le désespoir chez les jeunes trans par le concept d’oppression développementale. Frontières, 31(2).
- Ott, A. J., Kappler, C., & Hascher, T. (2025). Diversität unter dem Regenbogen. Subjektive Geschlechtszugehörigkeiten und die Wahrnehmung des Schulklimas von LGBTIQ+ Jugendlichen in der Deutschschweiz. Jahrbuch erziehungswissenschaftliche Geschlechterforschung, 173–187.
- Pfister, A., Kuhnert, T., Bomolo, N. J., Guillet, R., Koschmieder, N., Gavin, A., Kupferschmid, S., Bourquin, C., & Michaud, L. (2025). A Model of How LGBTQ+ Youth Suicide Attempts Occur: Empirically Linking LGBTQ+ Specific vs. Non-Specific Factors. Journal of Homosexuality, 1–28.
- Pullen Sansfaçon, A., Medico, D., Riggs, D., Carlile, A., & Suerich-Gulick, F. (2023). Growing up trans in Canada, Switzerland, England, and Australia: access to and impacts of gender-affirming medical care. Journal of LGBT Youth, 20(1), 55–73.
- Rein, A. (2021). Queere Jugendliche in der stationären Erziehungshilfe. Sozial Extra, 45(2), 103–108.
- Vock, F., Johnson-Ferguson, L., Bechtiger, L., Stulz, N., Felten, J. von, Eisner, M., Hepp, U., Ribeaud, D., Shanahan, L., & Quednow, B. B. (2023). Substance use in sexual minority youth: Prevalence in an urban cohort. Child and Adolescent Psychiatry and Mental Health, 17(1), 109.
[1] Ce texte utilise une écriture inclusive qui visibilise les personnes non -binaires. Le x marque cette inclusion dans les formes comme -é·e·x·s.
Lire également :
- Karine Duplan, «Traduire les matérialités de l’exil queer», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 avril 2026
- Sylvie Métraux, «Agir pour ne plus refermer le placard à l’EMS», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 mars 2026
- Sab Masson et al., «Discriminations croisées et accès limité au droit», REISO, Revue d'information sociale, publié le 4 septembre 2025
- Nils Kapferer et Aymeric Dallinge, «OSAIEGCS rend compte d’un univers de possibles», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 janvier 2025
- Sab Masson, «Agir face aux discriminations multiples», REISO, Revue d'information sociale, publié le 25 avril 2024
- Christiane Carri et Stefanie Boulila, «Cartographie des familles arc-en-ciel en Valais», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 décembre 2022
- Quentin Delval, «Les conséquences sociales du privilège d'intimité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 novembre 2022
- Adèle Zufferey, «Des intimités au plur-«iels»», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 août 2022
- Laura Voyame, «Éducation sexuelle: et si les ados s’impliquaient?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 4 juillet 2022
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Christiane Carri et al., «Promouvoir le bien-être des jeunes LGBTIQ+», REISO, Revue d'information sociale, publié le 25 juin 2026, https://www.reiso.org/document/15731