Affects et savoirs situés en recherche sociale
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Comment les affects transforment-ils la posture de chercheuse ? Face à des témoignages intimes et des récits sensibles de femmes exclues, plaidoyer pour une épistémologie féministe où vulnérabilité et écoute deviennent outils politiques.
Par Frédérique Leresche, professeure HES assistante, et Giada de Coulon, collaboratrice scientifique, Haute école de travail social, Fribourg (HES-SO)
Cet article est le septième et dernier d’une série de publications issue de la journée scientifique du domaine Travail social de la HES-SO « Genre et travail social : place à la relève », qui s’est déroulée en février 2025 à la HETSL. L’objectif de cette journée était de mettre en valeur la diversité et la richesse des contributions des jeunes chercheur·euse·x·s des Hautes écoles de travail social, tout en dressant un état des lieux des inégalités, représentations et stéréotypes liés au genre dans le champ du travail social contemporain.
Déjà parus :
- Stéphanie Monay, «Argent et homosexualité: déconstruire un mythe», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 janvier 2026
- Annika Monney, «Accompagner des victimes d’exploitation: enjeux», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 février 2026
- Lorry Bruttin, «Genre, retraites paysannes et travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 février 2026
- Emma Gauttier, «Droits à la vieillesse, domesticités et migration», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 février 2026
- Eline de Gaspari, «Handicap et genre: la santé comme enjeu», REISO, Revue d'information sociale, publié le 12 février 2026
- Karine Duplan, «Traduire les matérialités de l’exil queer», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 avril 2026
Cet article est une volonté de réfléchir à des questionnements méthodologiques issus de différentes recherches que nous menons depuis 2022 [1] sur les questions de précarité résidentielle, plus particulièrement pour des groupes exclus ou peu présents dans les dispositifs sociaux existants : les femmes, les personnes avec un statut de séjour précaire ou encore les personnes LGBTQIA+.
Si nos premiers travaux ont d’abord été construits sur une vision assez « classique » de la recherche qualitative — centrée sur l’analyse du parcours des femmes via des entretiens ethnographiques pour retracer leurs trajectoires résidentielles, identifier les logiques d’exclusion ou les passages par les dispositifs d’aide — il est apparu que s’en tenir à cette démarche présentait le risque de passer à côté d’éléments centraux, notamment les affects qui traversent ces récits, les tensions éthiques qu’ils soulèvent, et les dynamiques qui structurent la relation d’enquête. Ainsi, ce choix méthodologique initial tendait à objectiver les parcours, sans permettre d’en saisir la densité émotionnelle. Par ailleurs, il masquait comment ces récits impliquent ou mettent en tension les chercheuses.
Le propos ici est de rendre compte, de manière imbriquée, de la façon dont la posture de chercheuse s’est approfondie et affinée au contact de récits marqués par l’extrême précarité et les violences patriarcales. Plutôt qu’un basculement de la posture, c’est un élargissement du regard qui s’est opéré, un déplacement analytique nourri par les affects et les zones de troubles que ces récits ont fait surgir. Face à ce constat, les ressources des épistémologies féministes que sont notamment la réflexivité (Ackerly & True, 2008; Burkitt, 2012) et l’attention aux affects (Favret-Saada, 1990 ; Pedwell & Whitehead, 2012 ; Perriard et al., 2020) ont été mobilisées.
Ce texte n’est pas un aboutissement, mais une étape. Il s’applique à rendre compte du cheminement d’une posture de recherche, et de la manière dont nous cherchons aujourd’hui à faire place, dans nos enquêtes, à la porosité, à l’écoute et à la co-construction, même fragile, même partielle. Cette expérience nous engage pour la suite : dans la manière de conduire nos recherches, d’analyser les données, de restituer les récits, mais aussi de penser notre place dans l’écosystème académique et social. Ainsi, en retraçant ce processus, cet article vise à partager une réflexion des effets du terrain sur les personnes qui mènent des recherches, sur les ajustements qu’il exige et les formes d’écoute qu’il requiert.
Le terrain face au corps et aux émotions de la chercheuse
Dès le début du travail de recherche, les récits des femmes rencontrées nous ont bouleversées, aussi physiquement. Ces affects ne relevaient pas simplement de l’empathie, ils traduisaient l’intensité de ce qui se jouait dans la rencontre, face à des réalités violentes et une proximité inattendue. La recherche étant principalement conduite par des femmes s’identifiant comme telles et ayant elles-mêmes traversé des violences de genre, des résonances entre expériences vécues ont traversé aussi bien les échanges entre collègues que les situations d’entretien.
Pourtant, si nous avions délibérément choisi de porter une attention particulière aux rapports de pouvoir et à la place du genre, nous n’avions pas anticipé que le terrain activerait une telle dimension sensible et intime. Surtout, aucun espace de mise en commun ou d’élaboration collective de ces expériences émotionnelles n’avait été prévu. Chacune menait ses entretiens de manière autonome, et les moments de coordination restaient centrés sur l’analyse ou les aspects logistiques du terrain, rarement sur le vécu subjectif.
Petit à petit, le besoin de verbaliser les émotions vécues — notamment une grande colère et de la tristesse — s’est imposé, tout comme la reconnaissance de la fatigue de nos corps après les interviews. D’autres pratiques ont alors été développées : des carnets de terrain plus introspectifs, des échanges plus réguliers autour de nos émotions, et une lecture croisée de nos expériences.
Dans cette perspective, les affects deviennent des alliés de la recherche. Ils permettent d’approcher les récits entendus pas uniquement comme des témoignages, mais aussi comme des actes de transmission qui nous engagent. En cela, le terrain n’est pas un simple lieu de collecte : il est un espace de rencontre et de déplacement réciproque.
Savoirs situés et posture féministe en action
Si nous nous réclamions dès le départ d’une approche féministe — attentive aux rapports de pouvoir, aux inégalités de genre et à la critique des normes — cette posture s’est peu à peu déplacée : elle est passée d’une position théorique à une pratique sensible et incarnée (Haraway, 1988 ; Kocadost, 2017), ancrée dans nos propres expériences de terrain.
Dans les pratiques de recherche, cela s’est traduit par une série d’ajustements concrets. Les entretiens, par exemple, ont progressivement laissé place à des formats plus souples, parfois informels, où la relation pouvait se construire autrement, hors du face-à-face classique. Les prises de notes ont intégré des fragments d’émotion, des traces de malaise ou de colère, que la recherche scientifique qui se veut objectivante aurait tendance à écarter. Ces éléments ont cessé d’être considérés comme « hors-champ » pour s’inscrire comme des matériaux à part entière, porteurs d’une autre forme d’intelligibilité. S’ils sont analysés, partagés, mis en dialogue, l’indignation, l’empathie ou le malaise deviennent alors des outils heuristiques qui concernent la vulnérabilité des personnes en présence (Behar, 2022), conditionnant la construction du savoir.
Tensions éthiques: réciprocité, impuissance et solitude
Très vite, l’expérience de terrain nous a confrontées à une tension centrale : comment nouer une relation réciproque avec les femmes rencontrées sans verser dans une posture surplombante ou paternaliste ? Le désir d’échanger, de partager, parfois même d’agir s’est heurté à la complexité des contextes, à notre position institutionnelle, et à la conscience de nos privilèges, qui accentuait la violence de cette proximité. Le rôle de la chercheuse n’est ni d’être une amie des personnes témoignant, ni d’être une professionnelle du travail social ou une thérapeute. Pourtant, nous sommes traversées par ces rencontres et ces récits.
Dans nos discussions d’équipe, nous avons souvent évoqué cette impuissance : que faire après un entretien bouleversant ? Que répondre à une femme qui confie qu’elle ne sait pas où dormir le soir même, ou craint de perdre la garde de ses enfants ? Nous nous sommes également interrogées sur l’apparente absence de dynamique collective entre les femmes rencontrées et leur revendication d’autonomie — qui s’inscrit dans un contexte normatif plus large. En effet, ces personnes sont très souvent enjointes à se conformer aux normes attendues de la « bonne » mère (Perriard, 2017) ou de la « bonne » épouse et leur autonomie leur est souvent refusée. La moindre demande d’aide auprès d’un dispositif social peut entraîner une intrusion dans leur intimité, une mise sous surveillance, voire des décisions qui affectent leurs enfants ou leur statut légal. Pour elles, refuser les dispositifs ou rester à distance représente donc une manière de se protéger. Ainsi, elles se prémunissent d’être tributaires d’une relation d’aide, qui crée parfois une dynamique de redevabilité ; l’autonomie comme ressource personnelle qui ne peut pas trahir ou décevoir, même si cela demande de renoncer à des soutiens individuels ou institutionnels.
Dans ce contexte, notre propre désir de lien ou d’émancipation collective a été mis à l’épreuve. Nous avons été amenées à reconnaître que la réciprocité ne va en effet pas de soi : elle ne se décrète pas et parfois, elle s’avère tout simplement impossible en raison de l’asymétrie des positions — en termes notamment de statuts, de ressources, ou de temporalités. Pourtant, le fait de nommer ces tensions, de les rendre visibles, constitue une première forme d’engagement dans la relation et de prise en considération de l’autre là où elle est (de Coulon, Leresche, 2025 ; Hill Collins, 2000).
Politiser la vulnérabilité: une épistémologie du care
Le terrain nous a placées, en tant que chercheuses, dans une position de vulnérabilité partagée qui n’avait pas été anticipée. Non pas une équivalence entre nos situations et celles des femmes rencontrées — les asymétries restent structurelles —, mais une exposition commune, dans l’espace de l’entretien, à des récits qui traversent et remuent. Être chercheuse, dans ce contexte, signifie accepter que quelque chose se rejoue aussi pour soi. Et c’est précisément cette expérience de trouble qui a conduit à repenser nos outils et notre rapport au savoir.
Cette posture rejoint ce que Joan Tronto (2009) nomme une éthique du care : une attention aux interdépendances, à la fragilité, mais aussi à la manière dont les institutions organisent la « hiérarchie des vies dignes d’être protégées ». En rendant visible ce qui nous affecte, nous met en tension ou nous dépasse, nous pouvons mieux comprendre ce que ces récits amènent à la recherche.
Comme Judith Butler (2004) avant elle, la politologue féministe et professeure de sciences politiques américaine rappelle que certaines vies sont plus exposées, plus « pleurables » que d’autres. En contexte de précarité, ce sont souvent celles qui ne correspondent pas à la norme de la victime légitime — passive, reconnaissante, intégrable — qui sont ignorées. Or, les femmes rencontrées dans notre recherche veulent aussi se positionner en actrices de leur propre vie, parfois dans des registres de parole qui échappent aux catégories attendues. Reconnaître leurs envies et besoins suppose de questionner les grilles d’interprétation habituelles, d’accepter d’être déstabilisées et d’écouter autrement. Et cela implique également de prendre au sérieux les émotions comme outils analytiques (Ahmed, 2004).
Faire de la recherche un espace de coalition?
Certaines questions nous sont revenues avec insistance : à quoi sert notre recherche, et pour qui la menons-nous ? Comment produire un savoir qui ne se contente pas de décrire, mais qui participe à une transformation des représentations, des dispositifs, et des liens ? Et comment le faire sans parler à la place, sans récupérer ? Ces réflexions nous ont amenées à repenser notre rôle dans le cadre d’une recherche qui ne veut pas seulement restituer, mais aussi transformer, en partant d’une posture réflexive sur comment la science produit du savoir et pour qui. Travailler à établir des relations équitables et respectueuses sur les terrains que nous investissons n’est pas seulement un vœu mais une nécessité.
À notre échelle, ces travaux nous ont rendues attentives aux formes d’attention mutuelle et à ce qui « fait coalition » (bell hooks, 2014, 2015) [2]. Bien que nous n’occupions pas des positions identiques dans le cadre de nos recherches, il est possible de nous rassembler, même ponctuellement (Védie, 2022). Ces réflexions nous apprennent à considérer la recherche elle-même comme une forme de care (Paperman & Laugier, 2011), au sens d’un engagement à écouter, à prendre soin des récits, à en assumer la transmission avec responsabilité.
Les récits des femmes rencontrées nous ont obligées à sortir d’une conception désincarnée de la recherche, pour penser celle-ci comme un espace traversé par le corps, l’émotion et la responsabilité. L’apport du terrain à la recherche — et à nous, chercheuses — ne relève pas de l’anecdote personnelle, mais de conditions d’enquête profondément politiques, qui méritent d’être analysées. La perspective féministe et intersectionnelle permet ce mouvement, car elle affirme que le savoir est toujours situé et donc politique.
Bibliographie
- Ackerly, B., & True, J. (2008). Reflexivity in Practice: Power and Ethics in Feminist Research on International Relations. International Studies Review, 10(4), 693‑707.
- Ahmed, S. (2004). Affective Economies. Social Text, 22(2), 117‑139.
- Behar, R. (2022). The vulnerable observer: Anthropology that breaks your heart. Beacon Press.
- Burkitt, I. (2012). Emotional Reflexivity: Feeling, Emotion and Imagination in Reflexive Dialogues. Sociology, 46(3), 458‑472.
- Butler, J. (2004). Precarious life: The powers of mourning and violence (1. publ). Verso.
- de Coulon, G., & Leresche, F. (2026). Ce que nos colères ont à nous dire. Enquêter sur la précarité de logement des femmes, nommer les violences invisibilisées. Mosaïque, (24).
- Favret-Saada, J. (1990). Être affecté. Gradhiva : revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, 8(1), 3‑9.
- Haraway, D. (1988). Situated knowledges: The science question in feminism and the privilege of partial perspective. Feminist Studies, 14(3), 586‑587.
- Hill Collins, P. (2000). Black Feminist Thought Knowledge, Consciousness and the politics of Empowerment. Routledge.
- Hooks, bell. (2014). Teaching To Transgress (0 éd.). Routledge.
- hooks, bell. (2015). Feminist theory: From margin to center. Routledge.
- Kocadost, F. Ç. (2017). Le positionnement intersectionnel comme pratique de recherche : Faire avec les dynamiques de pouvoir entre femmes. Les cahiers du CEDREF.
- Paperman, P., & Laugier, S. (dir.). (2011). Le souci des autres Éthique et politique du care. École des Hautes Études en Sciences Sociales.
- Pedwell, C., & Whitehead, A. (2012). Affecting feminism: Questions of feeling in feminist theory. Feminist Theory, 13(2), 115‑129.
- Perriard, A. (2017). La construction de figures de la dépendance problématique par les politiques sociales à l’aune du genre et de l’âge. Enfances Familles Générations [En ligne].
- Perriard, A., Christe, C., Greset, C., & Lois, M. (2020). Les affects comme outils méthodologiques dans la production d’un savoir collectif. Recherches qualitatives, 39(2), 237‑259.
- Tronto, J. C. (2009). Un monde vulnérable. Pour une politique du care (H. Maury, Trad.). La Découverte.
- Védie, L. (2022). Le sujet politique du féminisme, de l’ontologie à la pratique : Comment la philosophie doit-elle s’emparer des problèmes féministes ? [Université de Lyon]. theses.hal.science/tel-03945735v1/file/VEDIE_Lea_2022ENSL0027_These.pdf
[1] « Le film fait maison », FNS-SPARK avec Baptiste Aubert (2024) ; « Le sans-abrisme au féminin », gendered innovation HES-SO avec Annamaria Colombo (2024); « Accès aux foyers pour des jeunes femmes victimes de violences familiales », recherche exploratoire, Fondation Malley Prairie (2025)
[2] Les théories féministes désignent ainsi l’importance de rassembler des groupes différents autour d’objectifs communs.
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Frédérique Leresche et Giada de Coulon, «Affects et savoirs situés en recherche sociale», REISO, Revue d'information sociale, publié le 20 avril 2026, https://www.reiso.org/document/15445