Quand l’armée précarise les jeunes recrues

Lundi 02.11.2026
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Indemnités insuffisantes, loyer difficile à assumer, emploi fragilisé : les obligations militaires déséquilibrent parfois des trajectoires déjà vulnérables. Le Service social de l’armée intervient alors dans les interstices de la protection sociale.

Par Stéphanie Monay, cheffe de projet de recherche, Haute école de travail social Lausanne (HES-SO)

En Suisse, la Loi fédérale sur l’armée et l’administration militaire prévoit un droit au conseil et à l’assistance sociale « en relation avec le service militaire ». Ces prestations sont assurées par le Service social de l’armée suisse (SSA), intégré à l’institution militaire, mais financé en partie par des fondations. Le SSA réunit du personnel civil formé en travail social ainsi que des milicien·nes officier·ères spécialistes aux formations professionnelles diversifiées. Il intervient auprès des militaires, des patient·es militaires, de leurs proches et des survivant·es de personnes décédées en service.

Le travail social militaire reste peu étudié en Suisse et largement absent des débats publics. Une recherche financée par la HES-SO (Monay, 2026), fondée sur des observations ethnographiques, l’analyse des bases réglementaires ainsi que des entretiens informatifs et semi-directifs avec des professionnel·les et milicien·nes du SSA, vise à éclairer ce champ d’intervention, ses pratiques, dilemmes et positionnements professionnels. Cet article met en évidence un phénomène peu visible : le service militaire peut précariser une partie des jeunes adultes, astreints ou volontaires [1]. L’analyse porte ici spécifiquement sur les recrues qui composent la majeure partie des ayants droit du SSA.

Des vulnérabilités produites ou aggravées par le service

Selon les directives qui régissent le SSA, sa mission consiste à « réduire les inégalités sociales » induites par les obligations militaires. Le service militaire produit ou aggrave en effet certaines difficultés économiques et sociales qu’il s’agit de compenser, selon un principe de responsabilité institutionnelle lié au système de la conscription obligatoire, comme le souligne un cadre militaire :

« Le pays a l’obligation de s’occuper de ces gens qui donnent de leur temps, et ça peut aller jusqu’à donner de leur vie, en cas extrême, en cas de guerre. Il y a une obligation pour le militaire de faire son service, et de l’autre côté, il y a l’obligation de l’armée de s’occuper de ces gens. »

Comme pour l’assurance militaire, l’aide sociale militaire s’apparente ici à une forme de « rétribution » (Tabin, 2022, p. 135) où le service est identifié, sur le terrain, comme « un événement de vie critique » qui concerne principalement de jeunes adultes, souvent en formation, en transition vers l’emploi ou au début de leur carrière professionnelle. Un tel événement critique peut en effet faire émerger ou aggraver des situations de vulnérabilité (Spini et al., 2013).

Les militaires en service touchent des allocations pour perte de gain (APG) dont les montants sont fixés en fonction de plusieurs variables, comme le stade du service militaire ou la situation familiale et professionnelle. Toutes les recrues perçoivent l’allocation minimale (69 francs par jour de service, soit environ 1'900 francs par mois net) ; pour celles au bénéfice d’un contrat de travail, les employeur·ses doivent, pour une durée déterminée, compléter ce montant conformément aux dispositions du contrat de travail, d’une CCT ou du Code des obligations.

Face à cette complexité, de nombreuses recrues s’attendent toutefois à percevoir, quelle que soit leur situation, 80% de leur salaire, ce qui n’est souvent pas le cas. Comme l’affirme une conseillère professionnelle du SSA : « Les gens sont mal informés. » Lors des entretiens de conseil en caserne, les jeunes militaires se montrent souvent surpris·es ou mécontent·es, révélant un important besoin d’information. Les réactions varient toutefois selon les situations : ces montants représentent parfois « une bonne surprise », comme pour cette militaire, sans emploi après l’obtention de son CFC, mais qui, vivant chez ses parents, a peu de frais à couvrir et gagnera davantage avec les minimales APG que durant son apprentissage. D’autres ne pourront pas faire face à leurs dépenses courantes, telles que leur loyer. En 2024, les aides financières ont principalement concerné les recrues (53%), les subventions pour le loyer représentant 76,8% des aides en écoles de recrues (ER) et en cours de répétition (chiffres 2024 du SSA).

Les recrues peuvent aussi se trouver en position de vulnérabilité face au non-respect du droit du travail par les employeur·ses. Les observations montrent que des contrats prennent fin juste avant l’entrée en service, laissant soupçonner des licenciements abusifs. Des employeur·ses semblent anticiper l’obligation d’un maintien (partiel) du salaire en favorisant le CDD en début de carrière, en ne renouvelant pas un contrat, voire en poussant leur jeune employé·e à la démission (avec parfois une promesse de réemploi après l’ER). Le SSA a ainsi créé en 2019 le dispositif Pro Iure [2], dont l’objectif est de dispenser des conseils juridiques immédiats et rapides, par des milicien·nes formé·es en droit.

Les obligations militaires peuvent aussi fragiliser l’accès à l’emploi : plusieurs semaines d’absence pour l’ER puis des cours de répétition annuels peuvent décourager un engagement. C’est d’ailleurs une préoccupation de l’armée suisse face à ses déficits d’effectifs [3], l’amenant à mettre en place des dispositifs favorisant l’employabilité des militaires sur le marché du travail civil, comme des formations et certificats internes objectivant certaines compétences. Depuis 2019, le SSA propose dans ce sens les ateliers Lavoro destinés à favoriser l’insertion professionnelle.

Le service peut aussi compliquer l’accès au chômage. En effet, selon la LACI, les recrues perdent leurs droits aux prestations chômage durant l’ER. L’inscription peut aussi être refusée à une future recrue, considérée comme « inapte au placement » : l’ER, d’une durée de 18 à 21 semaines, est en effet considérée comme un retrait du marché du travail (Rubin, 2014).

Un dispositif dans les interstices de la protection sociale

Dans ce contexte, le SSA agit comme un dispositif situé à l’interface entre l’armée, les assurances sociales et les services sociaux publics. Il fournit des aides financières ponctuelles, mais assure aussi une continuité dans la prise en charge. Un cadre du SSA décrit ce rôle comme celui d’un « pont » entre différents dispositifs sociaux :

« On a une marge de manœuvre, on a le droit de prendre leurs charges pendant le service militaire […]. Comme ça, au moins pour le militaire, il n’y a rien qui change financièrement. […] Mais à long terme, on doit aussi respecter cette subsidiarité, s’il y a des prestations légales qui sont en place, il faut y faire recours. Mais on a suffisamment de flexibilité. »

Le SSA peut ainsi temporairement assumer des dépenses prises en charge par l’aide sociale ou intervenir dans l’attente d’une décision de l’assurance-invalidité, de l’assurance militaire ou d’autres assurances sociales. Ainsi, lorsqu’une future recrue n’est pas admise par l’assurance-chômage, le SSA peut apporter une aide pendant, mais également en amont, puisque l’absence de droit aux indemnités de chômage résulte des obligations militaires.

Cette logique de transition et de compensation est rendue possible par deux caractéristiques : un cadre normatif qui, s’il n’est pas absent, demeure concis et souple, et de faibles contraintes budgétaires. Mises à part les rémunérations de ses salarié·es et milicien·nes qui relèvent de la Confédération ou des APG, les ressources du SSA reposent en effet sur des fonds privés plutôt que sur des fonds publics limités et soumis aux logiques de redevabilité et de performance de la nouvelle gestion publique. Cette situation offre aux intervenant·es du SSA une marge de manœuvre plus importante, notamment pour ce qui est des aides financières accordées aux militaires, comme le souligne l’un·e d’elleux :

« Dans les services sociaux publics, on a peu de marge de manœuvre et il faut tout contrôler, car il s’agit de l’argent des contribuables. […] Notre marge de manœuvre est la plus grande différence. Nulle part dans le domaine social, il n’y a simplement de l’argent. Nos fondations ont de l’argent. »

Le service militaire, révélateur des inégalités sociales ?

Ces constats interrogent les effets sociaux du système de milice suisse. Si les obligations militaires sont théoriquement « universelles », leurs conséquences restent socialement différenciées. Les jeunes disposant de ressources économiques, familiales ou professionnelles importantes et stabilisées peuvent traverser cette étape sans difficultés majeures, tandis que les personnes occupant des positions plus fragilisées au civil se trouvent davantage exposées aux effets précarisants du service militaire.

Les interventions du SSA montrent que les difficultés ne relèvent pas uniquement de situations individuelles ou exceptionnelles, mais s’inscrivent dans des transformations sociales plus larges touchant particulièrement les jeunes : flexibilisation du marché du travail, précarisation des débuts de carrière ou fragilisation des trajectoires professionnelles (Papaevanghelou et al., 2026). Dans ce contexte, il agit comme un dispositif de régulation situé dans les interstices de l’État social suisse. Son rôle consiste moins à remplacer les aides et assurances sociales qu’à intervenir là où elles ne suffisent pas ou n’entrent pas en matière.

Peu visible, le travail social militaire éclaire pourtant d’importants enjeux des politiques sociales contemporaines : la précarisation de la jeunesse, les limites du système assurantiel, la conciliation entre sphères de vie ou encore les inégalités produites par certaines institutions. Se pose alors la question de la collaboration entre travail social civil et militaire ; ce dernier, peu connu et reconnu dans le champ du travail social – voire mal perçu selon les témoignages de plusieurs conseiller·ères du SSA – révèle des mécanismes sociaux dépassant le cadre militaire qui doivent être identifiés afin de mieux accompagner et orienter les populations vulnérables.

Sources citées

  • Monay, S. (2026). En mission pour la troupe. Le travail social dans l’armée suisse (Rapport de recherche). Haute école de travail social Lausanne (HETSL).
  • Papaevanghelou, R., Descloux, R., & Kuehni, M. (2026). Travail, chômage et État social. HETSL-HES·SO.
  • Rubin, B. (2014). Commentaire de la loi sur l’assurance-chômage. Schulthess.
  • Spini D., Hanappi D., Bernardi L., Oris M., Bickel J.-F. (2013). Vulnerability Across the Life Course: A Theoretical Framework and Research Directions. Lives Working Paper, 27, 1-35.
  • Tabin, J.-P. (2022). Politiques sociales comparées. Éd. HETSL.

[1] Selon la Constitution, les hommes sont astreints au service militaire tandis que les femmes s’engagent de manière volontaire.

[2] En savoir plus sur le service social de l’armée suisse 

[3] Comme en témoigne la « Lettre ouverte aux milieux économiques pour davantage de soutien envers les militaires » de 2025, signée par le chef de l’armée et le président de l’Union patronale suisse.

Comment citer cet article ?

Stéphanie Monay, «Quand l’armée précarise les jeunes recrues», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 novembre 2026, https://www.reiso.org/document/16228