Laïcité en foyer: accompagner sans imposer
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En foyer d’urgence, les pratiques religieuses des jeunes confrontent les équipes éducatives à des cadres cantonaux distincts. Une étude menée à Genève et dans le canton de Vaud éclaire leurs marges d’interprétation.
Par Maria Elisabeth Vulliamy, Master HES-SO en travail social, éducatrice de l'enfance HES, Ville de Lausanne
Dans leur pratique, les professionnel·les de la protection de l’enfance, et plus particulièrement les éducateur·trices en foyer d’urgence, sont confronté·es à des faits religieux. Ceux-ci se manifestent de différentes manières et dans différents contextes, et relèvent de quatre types d’approches : collective, matérielle, symbolique et émotionnelle (Verba, 2019).
Fondé sur un travail de mémoire de Master en travail social à paraître [1], cet article analyse les pratiques éducatives de deux foyers situés dans les cantons de Genève et de Vaud, en s’appuyant sur la notion de laïcité. Cette dernière est associée à des concepts et des définitions distincts selon les cantons. Ces variations influencent le travail des professionnel·les en foyer. Entre ce qui est prescrit et la réalité s’ouvre un espace d’interprétation que cette étude cherche à saisir : il offre une vue plus nuancée du quotidien de ces foyers et de leurs acteur·trices face aux faits religieux.
Différentes conceptions de la laïcité
Le canton de Genève dispose d’une loi sur la laïcité de l’État [2] approuvée par votation en 2019. Elle a un impact concret pour les personnes travaillant pour l’État de Genève, qui doivent s’abstenir de parler de leurs croyances et d’arborer des signes matériels visibles (foulard ou croix, par exemple) durant les heures de travail [3]. Cette conception correspond à une laïcité exclusive, qui implique une séparation claire entre l’État et la religion.
Dans le canton de Vaud, en revanche, l’État pratique la laïcité sous la forme de la neutralité confessionnelle. Celle-ci autorise l’expression visible d’un fait religieux, tout en respectant les convictions personnelles de chacun·e (Bernard, 2010).
Dans ce contexte, il ressort de l’enquête menée sur le terrain qu’il existe, en particulier à Genève, un vide juridique en matière d’accompagnement spirituel ou religieux des mineur·es vivant en foyer d’urgence. Afin de comprendre les réalités vécues sur le terrain, six entretiens qualitatifs ont été menés avec des éducateur·trices : trois dans le canton de Vaud et trois dans celui de Genève.
Une étude comparative des pratiques professionnelles entre les deux cantons a ensuite été réalisée à partir de l’analyse des thématiques transversales ayant émergé des entretiens. Ce travail a mis en évidence les différences entre les discours politiques, les articles de loi, les travaux scientifiques et le vécu des professionnel·les. Dans un deuxième temps, des pistes d’accompagnement ont été proposées aux travailleurs et travailleuses sociales confrontées à la gestion du fait religieux dans leur pratique.
Accompagner les jeunes dans leurs besoins
Les entretiens ont révélé à quel point il importe aux éducateur·trices d’accompagner les jeunes là où elles et ils se trouvent dans leur parcours de vie et de répondre à leurs besoins. Les jeunes sont placé·es dans les foyers de manière temporaire, pour trois mois au maximum. Pendant cette période, plusieurs jeunes se retrouvent en situation de rupture avec leur entourage ou leur domicile familial. Cette étape complexe suscite de nombreux questionnements. Dans certains cas, la pratique religieuse du·de la jeune offre un cadre sécurisant.
Dans ces contextes, les professionnel·les cherchent à donner du sens à la situation. Si les pratiques religieuses constituent une ressource positive, les éducateur·trices peuvent les soutenir afin d’aider les jeunes à traverser cette période.
Dans les deux foyers d’urgence étudiés, les éducateur·trices identifient le Ramadan et l’Aïd, les principales célébrations musulmanes, comme des événements spécifiquement religieux. En revanche, ils·elles constatent que le sens de la commémoration de Noël s’est transformé. Dans leurs observations, Noël apparaît davantage comme une fête culturelle que religieuse, associée à un temps pour se rassembler, vivre des moments en famille et échanger des cadeaux. De manière générale, ce travail a mis en évidence l’intérêt d’organiser d’autres types d’événements afin de favoriser le partage et le vivre ensemble dans un foyer.
Une loi comprise de manière variable
L’enquête a souligné la pertinence de prendre en compte le contexte politique et juridique dans lequel s’inscrivent les travailleuses et travailleurs sociaux. En effet, les nouvelles lois soumises ou votées — comme loi genevoise sur la laïcité de l’État — sont susceptibles de modifier les conditions de travail des professionnel·les.
Bien que l’objectif d’un article de loi consiste à donner un cadre de référence, les entretiens montrent que, dans les pratiques des équipes éducatives, la loi sur la laïcité n’est ni perçue ni comprise de manière claire. Elle est sujette à interprétation par les professionnel·les concerné·es. Les notions de laïcité ou de neutralité confessionnelle sont souvent source de confusion. Ces différentes perceptions ne sont cependant pas conçues comme contraignantes par les personnes interviewées. Elles ont peu d’influence sur leur pratique réelle. L’enjeu principal relevé par les travailleur·euses sociaux·ales se situe sur le plan éthique : il s’agit de trouver l’équilibre entre l’écoute des besoins des jeunes et le respect du cadre juridique.
Former et outiller les équipes éducatives
Partant de ces différents constats de terrain, plusieurs pistes et recommandations ont été émises afin de mieux accompagner les professionnel·les du travail social confronté·es aux faits religieux.
Les éducateur·trices interviewé·es ont notamment constaté des manques dans leur cursus sur les problématiques de gestion du religieux et les notions juridiques en lien avec son accompagnement. Afin de sensibiliser les futur·es professionnel·les, les personnes interviewées recommandent d’intégrer des cours de droit et d’éthique consacrés à ces thèmes dans la formation de Bachelor en travail social. Les thématiques traitant des fêtes, religieuses ou non, des formes de laïcité et de l’accompagnement s’inscrivent par ailleurs dans le plan d’étude cadre de la HES-SO et dans les compétences requises pour l’obtention du diplôme.
Les professionnel·les ont également suggéré la création d’une formation continue pour actualiser les connaissances sur la gestion du fait religieux. Ils·elles proposent la constitution de groupes d’échange pour partager et discuter des difficultés rencontrées dans leur pratique. Par ailleurs, des groupes de travail émanant des institutions ou des associations contribueraient à élaborer des directives claires pour l’accompagnement religieux.
Enfin, cette étude a mis en évidence un autre point essentiel : l’importance de développer une conscience réflexive de son identité, personnelle comme professionnelle. Celle-ci suppose de s’interroger sur plusieurs dimensions : son identité et les groupes auxquels la personne s’identifie ; son environnement, sa culture et son éducation ; ses propres croyances et son rapport à la spiritualité. Ces différentes dimensions influencent la pratique professionnelle des travailleurs et travailleuses sociales, leur « savoir-être » et leur « savoir-faire ».
Ce travail montre combien la laïcité cristallise des enjeux aux conséquences concrètes pour les professionnel·les et les personnes qu’ils·elles accompagnent. Loin d’être un concept universel, elle fait l’objet de multiples définitions et interprétations.
Bibliographie
- Bernhard, M. (2010). Rapport de Majorité de la commission : chargée d’examiner l’objet suivant : Motion Pierre-Yves Rapaz et consorts demandant au Conseil d’État de modifier la loi scolaire pour introduire l’interdiction du port du voile tout au long de la scolarité obligatoire. Canton de Vaud.
- Guillet, O., & Brasseur, M. (2019). Le comportement des managers face au fait religieux. Apports de la théorie du comportement planifié. Revue des Sciences de Gestion, 297-298 (3), 11-17.
- HES-SO. (s.d.). Plan d’études cadre 2020 : Bachelor of Arts HES-SO en Travail social. HES-SO.
- Lecordier, D. (2012). In M. Formarier & L. Jovic (Eds.), Les concepts en sciences infirmières (2e éd., pp. 199-201). Mallet Conseil.
- Verba, D. (2019). Anthropologie des faits religieux dans l’intervention sociale. IES éditions.
[1] Maria Elisabeth Vulliamy, « Équipes éducatives en foyer d’urgence : Enquête sur la gestion du fait religieux », Travail de Master sous la direction de Luca Decroux, 2026, 67 pages (TM non paru au moment de la publication de l’article).
[2] Loi sur la laïcité de l’Etat (LLE)
[3] Article 3, al.5 de la Loi sur la laïcité de l’Etat (LLE)
Lire également :
- Valentin Rey, «Les opinions influencent-elles les décisions?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 août 2026
- Nadia Ben Zbir, «Quel accompagnement spirituel en institution?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 24 octobre 2022
- Albulenë Ukshini Sefa, «Un deuil à vivre «entre deux portes»», REISO, Revue d'information sociale, publié le 7 août 2023
- David Rodriguez, «Danser pour faire face au cancer», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 13 décembre 2021
- Alain Ruffion, «Prémunir les jeunes contre les discours radicaux», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 22 juin 2019
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Maria Elisabeth Vulliamy, «Laïcité en foyer: accompagner sans imposer», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 24 août 2026, https://www.reiso.org/document/15927