Face au racisme, un métier aux multiples facettes
© Nejron Photo / AdobeStock
Écoute, soutien psychosocial, médiation et information juridique : l’accompagnement des victimes de discrimination raciale mobilise des compétences spécifiques. Une profession qui se structure et affirme progressivement son expertise.
Par Migjen Kajtazi, responsable des consultations pour victimes de discrimination raciale auprès du Bureau cantonal vaudois pour l’intégration des étrangers et la prévention du racisme (BCI)
Le métier de consultant·e en lutte contre le racisme s’est progressivement professionnalisé ces dernières années. Cette activité reste cependant mal connue du grand public, qui en a souvent une vision imprécise. Sur le terrain, la consultation pour les victimes de discrimination raciale recouvre des missions variées et complexes. Elles nécessitent des compétences techniques, psychologiques, juridiques et relationnelles, ainsi qu’une aptitude à la médiation.
Le soutien proposé ne se limite pas à une simple aide administrative ou juridique. Il prend la forme d’un accompagnement social, d’un soutien psychologique, d’une médiation, d’une information juridique ou encore d’une orientation vers des institutions spécialisées. Les situations traitées sont également diverses : discriminations dans le monde du travail, le logement, l’espace public, l’école, sur les réseaux sociaux ou dans des institutions.
Pour devenir consultant·e en matière de lutte contre le racisme, il est nécessaire de disposer de solides bases en sciences sociales, en droit, en sociologie, en sciences politiques, en ressources humaines, en anthropologie sociale, ainsi qu’en médiation et en gestion des conflits. Une expérience dans l’accompagnement des victimes ou des personnes présumées victimes de discrimination raciale constitue également un atout important. La maîtrise des enjeux liés au racisme structurel, à l’intersectionnalité, aux compétences interculturelles, et à l’histoire des discriminations, ainsi que la connaissance du cadre légal relatif aux droits humains sont essentielles. Une pratique avérée dans la gestion de projets sociaux ou l’intervention dans des contextes institutionnels est également souhaitable.
Enfin, une posture réflexive est indispensable : elle implique de savoir identifier et analyser ses propres biais, de questionner ses pratiques professionnelles et de contribuer à une critique constructive des pratiques institutionnelles. Malgré cette diversité, les consultant·es partagent une conviction : leur fonction exige bien davantage que des compétences techniques. L’écoute, l’empathie, la capacité de communication et le respect de la dignité humaine se trouvent au cœur de leur métier.
Un accompagnement dans de nombreuses démarches
Dans le canton de Vaud, le Bureau cantonal pour l’intégration des étrangers et la prévention du racisme (BCI) assure une consultation destinée aux victimes de discriminations raciales. Ce service propose un espace d’écoute confidentiel et gratuit. Les consultations se déroulent en face-à-face, par téléphone, par courriel ou sous une forme combinée, en fonction des besoins des personnes concernées. Lorsque la barrière de la langue constitue un obstacle, des interprètes neutres interviennent au besoin afin de garantir une communication claire.
Le·la consultant·e accompagne les personnes dans différentes démarches, comme la rédaction de courriers de plainte, ou de demandes d’explications adressées aux institutions et entreprises concernées. En revanche, son rôle ne consiste pas à représenter les victimes devant les tribunaux.
Une approche centrée sur l’écoute et la reconnaissance
Les victimes de discrimination raciale souffrent souvent d’un manque de reconnaissance de leur vécu. Beaucoup hésitent à demander de l’aide en raison de barrières linguistiques, de la complexité des démarches ou encore par peur de ne pas être prises au sérieux.
Dans ce contexte, le travail du·de la consultant·e repose avant tout sur une écoute attentive et bienveillante. L’objectif est de créer un climat de confiance dans lequel la personne peut s’exprimer librement et en toute confidentialité. Cette relation favorise la compréhension les dimensions sociales, psychologiques et émotionnelles de la discrimination.
Le·la consultant·e doit se montrer attentif·ve non seulement au récit verbal, mais aussi aux signes émotionnels et physiques exprimés par les victimes, tels que l’anxiété, les troubles du sommeil, l’hypervigilance, la fatigue, la perte d’estime de soi ou les difficultés de concentration. Certaines personnes présentent également des symptômes liés à des traumatismes antérieurs ou à un stress post-traumatique.
Face à la détresse, préserver la juste distance
Les consultations confrontent régulièrement les professionnel·les à des situations de grande détresse émotionnelle. Certaines victimes s’effondrent durant les entretiens, revivant des expériences humiliantes ou traumatisantes. Le·la consultant·e doit alors apporter un soutien immédiat tout en maintenant une posture professionnelle.
L’empathie joue ici un rôle essentiel. Il ne s’agit pas seulement d’entendre la parole de la victime, mais de reconnaître sa souffrance et de restaurer sa dignité. Cette relation humaine constitue souvent une première étape dans le processus de reconstruction.
Cependant, cette proximité émotionnelle affecte aussi les professionnel·les. Pour préserver leur équilibre, ces dernier·ères développent des stratégies personnelles afin de gérer la charge émotionnelle liée aux récits de discrimination et de violence.
Contrairement à l’accompagnement psychologique, principalement centré sur la personne, la consultation en matière de discrimination raciale cherche aussi à agir sur la situation vécue. Le·la consultant·e soutient la personne dans ses démarches pour faire reconnaître les faits, comprendre ses droits et trouver des solutions concrètes.
L’expérience montre que certaines démarches simples, comme l’envoi d’un courrier officiel accompagné du soutien institutionnel de la consultation, suffisent parfois à désamorcer une situation de discrimination. Lorsque la situation l’exige, le·la consultant·e intervient également en qualité de médiateur·trice entre les victimes et les institutions concernées.
Des standards de qualité pour les consultations
Les structures de la Confédération actives dans la lutte contre le racisme, en collaboration avec les réseaux locaux de consultation pour les victimes de discrimination raciale, ont défini des standards et des indicateurs de qualité pour ces prestations. Ces critères visent à garantir un accompagnement professionnel, centré sur les besoins de la personne et fondé notamment sur les principes d’accessibilité, d’impartialité, de confidentialité et de protection des données. Ils portent également sur la qualité et l’efficacité du soutien juridique et psychosocial, de la médiation ainsi que de l’orientation vers d’autres structures spécialisées.
Le réseau romand des centres de consultation vise notamment à organiser des rencontres favorisant les échanges de pratiques entre les professionnel·les des cantons de Vaud, de Genève, de Fribourg, du Jura, de Neuchâtel, du Valais et du Tessin. Depuis 2024, de nouveaux membres participent également à ces rencontres, notamment la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation, De l’individuel au collectif — une fondation créée par de jeunes musulman·es de Genève —, ainsi que le Centre social protestant.
Ces rencontres permettent de confronter les expériences et les approches. Des intervenant·es externes y apportent également leur expertise et partagent différents points de vue sur les enjeux liés à la lutte contre le racisme et à l’accompagnement des personnes concernées.
Ces échanges se déroulent en amont des rencontres organisées par le réseau national Network Racism. Cette articulation entre les niveaux régional et national est particulièrement pertinente, car les réalités, les sensibilités et les pratiques varient d’un canton à l’autre. La conception et l’organisation du travail de consultation diffèrent également selon les contextes locaux. Dans ce cadre, les échanges entre professionnel·les de Suisse romande s’avèrent constructifs. Ils nourrissent une réflexion commune sur la qualité de l’accompagnement.
Aujourd’hui, la consultation pour les victimes de racisme est devenue un métier, fondé sur des pratiques professionnelles structurées et des compétences spécifiques. À travers leur travail quotidien, les consultant·es participent activement à la lutte contre les discriminations, à la défense de la dignité humaine et au renforcement de la cohésion sociale. Surtout, leur accompagnement contribue à faire entendre la voix des personnes ayant subi le racisme et les discriminations.
Bibliographie
- Association Appartenances, Autour des traumatismes, 2016, Manuel rédigé par un collectif de la Consultation Psychothérapeutique pour Migrants
- Coutanceau Roland et Damiani Carole, Victimologie : évaluation traitement, résilience, 2018, Dunod, ParisProïa — Lelouey Nadine, « L’entretien en psychologie clinique », 2004, In Press, Paris
- Croix — Rouge Suisse, Quand le passé résiste à l’oubli, Brochure d’information sur l’état de stress post-traumatique, 2016 à Mabille Betel, Racisme et santé : Quels liens ? Quels impacts ?, 2018.
- L’accès la justice en cas de discrimination, 2015.
- Bureau cantonal pour l’intégration des étrangers et la prévention du racisme, Protocole d’intervention — consultation pour victimes de discrimination, 2015.
- Incidents racistes recensés par les centres de conseil, 2024.
- Logement : une discrimination silencieuse.
- Racisme en Suisse : Les blessures invisibles sur la santé des personnes racisées.
- Primo-information et protection contre les discriminations.
- Comment les centres d’écoute participent malgré eux à sous-estimer le racisme en Suisse.
- Protection contre la discrimination : Comment inciter, motiver et mettre en place un processus de sensibilisation au sein de l’administration.
Lire également :
- Valentin Rey, «Les opinions influencent-elles les décisions?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 août 2026
- Emile Praplan et al., «Posture d’équilibriste des référentes sociales», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 mars 2026
- David Pichonnaz et al., «Un métier du social (pas) comme les autres?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 18 août 2025
- Claudio Bolzman, «Gérer les tensions en soutenant la diversité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 3 mars 2025
- Monica Da Silva, «Une discrimination à peine voilée», REISO, Revue d'information sociale, pulié le 12 juin 2020
Votre avis nous intéresse
Comment citer cet article ?
Migjen Kajtazi, «Face au racisme, un métier aux multiples facettes», REISO, Revue d'information sociale, publié le 15 octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16159