Care leavers: sécuriser l’après-placement
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À la majorité, les jeunes sorti·es de placement cumulent transition vers l’âge adulte et rupture institutionnelle. Un projet romand explore le mentorat bénévole pour consolider leur autonomie et prévenir les ruptures.
Par Leyla Fessler, collaboratrice scientifique à l’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse, Lausanne
Devenir adulte signifie traverser de multiples transitions et faire face à d’importants défis : accéder à un logement stable, gérer ses démarches administratives et financières, prendre soin de sa santé, construire une vie relationnelle et affective équilibrée, ou encore poursuivre une formation et s’insérer professionnellement. Pour la plupart des jeunes, ces évolutions s’enchaînent progressivement, souvent avec le soutien familial.
Pour celles et ceux qui ont grandi en foyer socioéducatif ou en famille d’accueil, toutes ces étapes se concentrent autour d’un même moment charnière : celui de la sortie du placement, généralement autour des 18 ans. Ces jeunes, appelé·es care leavers, affrontent alors une double transition, celle vers la vie adulte et celle vers la sortie du cadre institutionnel.
Aujourd’hui, les dispositifs existants sont souvent insuffisants pour accompagner ces moments charnières. Ils ne permettent pas une continuité du suivi et créent une rupture importante. À la majorité, plusieurs options se présentent à ces jeunes : prolongement temporaire du placement, retour en famille, mesure de curatelle, recours à l’aide sociale ou à des bourses d’étude. Ces prestations, soumises à des conditions administratives strictes, ne tiennent pas toujours compte de la diversité des situations vécues.
Les jeunes qui ne remplissent pas les critères requis se retrouvent alors sans accompagnement adapté. Livrées à elles-mêmes, ces personnes risquent le décrochage et la rupture. Pourtant, un accompagnement léger suffirait parfois à consolider leur autonomie et éviter de mettre en péril les bénéfices du placement extrafamilial. Le projet Boussole18 s’adresse précisément à cette catégorie de care leavers, en proposant un accompagnement bénévole de proximité.
Explorer la faisabilité d’un dispositif de mentorat
Développé lors d’une première phase dans le cadre du programme Innovation Booster [1] entre 2024 et 2025, Boussole18 réunit l’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse [2], le Centre de compétences Leaving Care [3], la Fondation Carrefour Neuchâtel [4] et l’Association ParMi [5]. Son objectif : explorer la faisabilité d’un dispositif de mentorat[6] bénévole destiné aux care leavers et concevoir un guide pratique pour en faciliter le déploiement.
Afin d’ancrer le projet dans les réalités du terrain, l’équipe a dès le départ associé à la réflexion trois groupes concernés par la démarche : les care leavers, les potentiel·les bénévoles, et les professionnel·les susceptibles de porter le dispositif.
Assurer un lien de solidarité durable
Durant la phase d’idéation, des échanges avec trois ancien·nes care leavers de l’association Careleaver Schweiz [7] ont permis d’identifier deux besoins essentiels lors de la transition à la vie adulte : ne pas être seul·e et bénéficier d’un soutien concret pour la gestion de la vie quotidienne.
Le mentorat bénévole [8] est alors apparu comme une réponse adaptée, car il offre un accompagnement humain et personnalisé. Afin d’assurer continuité et sécurité, il est nécessaire qu’une structure professionnelle encadre le processus.
Au-delà d’un accompagnement individuel, cette forme de soutien favorise la cohésion sociale à travers une solidarité intergénérationnelle (le·la mentor·e étant plus âgé·e que le·la mentoré·e) et un engagement citoyen. À long terme, elle peut prévenir les situations de ruptures et réduire le besoin d’interventions plus lourdes.
Concevoir un modèle transférable
Pour concevoir un modèle transférable, l’équipe s’est inspirée de trois initiatives : un programme autrichien dédié aux care leavers, et deux dispositifs romands, l’un communal pour tout jeune en transition vers la vie adulte, l’autre cantonal pour les jeunes réfugié·es non accompagné·es. Ces échanges ont permis de recueillir des éléments clés pour structurer un dispositif de mentorat et identifier les principaux défis et facilitateurs de sa mise en œuvre.
Ces enseignements ont été mis en discussion et expérimentés lors de deux rencontres à Lausanne. Celles-ci ont réuni huit participant·es : des care leavers entre 18 et 20 ans et des potentiel·les bénévoles entre 25 et 61 ans. Ces échanges ont permis de co-construire les premiers outils du dispositif (charte relationnelle et guide de mise en relation) et de les tester avec une mise en situation. L’importance de favoriser une relation progressive et personnalisée pour les binômes a été mise en avant durant les échanges. L’un des outils utilisés est la carte personnelle. Un jeune témoigne ainsi que « avec les hobbies, les vérités, les mensonges, la carte personnelle c’est super bien parce que ça permet de donner des sujets de discussion pour bien faire connaissance, plus personnellement ».
Cette première phase a clôturé le cycle d’Innovation Booster et a permis de rédiger une première version d’un guide pratique [9] destinée à faciliter la mise en œuvre d’un dispositif de mentorat pour les care leavers. Cette version a été soumise pour consultation à une trentaine de professionnel·les clés [10], afin d’évaluer sa faisabilité et sa transférabilité dans différents contextes institutionnels.
Les retours ont permis de clarifier et d’améliorer les conditions-cadres, les étapes de constitution des binômes et les modalités de suivi. Une phase pilote expérimente actuellement le dispositif en conditions réelles.
Un soutien humain pour devenir adulte
Le projet Boussole18 illustre comment le mentorat peut renforcer les solidarités interpersonnelles en valorisant des parcours de vie différents autour d’un même objectif : accompagner une transition souvent trop solitaire.
À travers le mentorat, les care leavers trouvent un soutien humain pour devenir des adultes. Une jeune témoigne ainsi : « Ça fait du bien de voir que c’est important pour tout le monde que ça change. Que cette colère en moi soit écoutée et qu’on se dise qu’il y a un problème de comment ça se passe après 18 ans. » De leur côté, les bénévoles ressentent la richesse de l’échange, de la confiance et de la réciprocité. Une potentielle bénévole confie que « l’expérience de cette mise en situation c’est la richesse des échanges, l’envie de continuer, et l’émotion qui ressort de ça aussi ».
Bibliographie
- Centre de compétences leaving care (CCLC) (2020), Argumentaire pour le leaving care.
- Kerivel, A. et Bricet, R. (2023). Le mentorat : une nouvelle politique en direction des jeunes vulnérables ? Sciences & Actions Sociales, 20(2), 1-9.
[1] https://www.innovationsociale.ch/ntn-innovation-booster/cycle-dinnovation-2023/2024-1
[2] L’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse a pour mission principale de documenter et de suivre l’évolution de la situation des enfants et des jeunes ainsi que des politiques publiques qui les concernent. Son ambition est de renforcer les droits de l’enfant et d’anticiper les développements futurs.
[3] Le Centre de compétences leaving care (CCLC) est un organisme national qui soutient l’égalité des chances et des droits pour les care leavers en réunissant les connaissances et expériences, en soutenant les professionnel-les, les initiatives et les projets, et en mettant en réseau les acteurs·trices concerné·es.
[4] La Fondation Carrefour est une fondation privée, reconnue et soutenue par le Département de la santé, de la jeunesse et des sports du canton de Neuchâtel. Elle œuvre en faveur d’enfants, d’adolescent·es, de jeunes adultes et de familles en difficulté sociale et/ou comportementale.
[5] L’association ParMi organise des parrainages et des activités pour des jeunes réfugié·es non accompagné·es, par des familles ou des personnes établies dans le canton de Fribourg.
[6] Afin de mettre l’accent sur la relation interpersonnelle, le terme « mentorat », issu de l’anglais, a été préféré aux termes « marrainage » et « parrainage », souvent associés à un soutien financier, symbolique ou moral.
[7] Careleavers Schweiz est un association suisse alémanique composée d’ancien·nes jeunes de foyers et de familles d’accueil.
[8] Le mentorat désigne « une relation interpersonnelle durable de soutien entre un·e jeune et un individu plus âgé ou plus expérimenté » (Rhodes, 2002 ; dans Kerivel et Bricet, 2023).
[9] La version finale du guide peut être consultée ici.
[10] Ces professionnel·les étaient issu·es des autorités et services de protection et des institutions d’accueil pour mineur·es, ainsi que des services de soutien et de protection pour les jeunes adultes.
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Leyla Fessler, «Care leavers: sécuriser l’après-placement», REISO, Revue d'information sociale, publié le 12 mars 2026, https://www.reiso.org/document/15197