jQuery(document).ready(function () { window.print(); });

Décrocher le combiné pour parler aux défunt·es

Vendredi 30.10.2026

Un ouvrage explore une manière singulière de traverser le deuil: parler à un·e proche disparu·e dans une cabine téléphonique déconnectée. Une pratique née au Japon aujourd’hui présente en Suisse romande.

actualite telephone du vent 2026 reiso 170© Editions FavreUn combiné téléphonique, une cabine au milieu d’un jardin et des paroles adressées à une personne disparue en les confiant au souffle de l’air et aux chants des oiseaux... Au bout du fil, un silence. Si personne ne répond dans le combiné, ce geste offre cependant aux personnes endeuillées un espace pour exprimer des émotions, raconter leur quotidien ou prononcer des mots restés en suspens. C’est cette pratique, baptisée « Téléphone du vent », qu’explore Patrick Genaine dans un ouvrage paru aux éditions Favre en avril 2026.

Ce livre riche, enrichi d’un cahier photographique conclusif, apporte un éclairage sur les différentes manières de maintenir un lien symbolique avec les personnes décédées. À travers des témoignages, des rencontres et des contributions de spécialistes, l’auteur s’intéresse à la place que peut occuper ce dispositif dans le cheminement du deuil.

Une initiative née d’une perte personnelle

L’histoire commence en 2010, dans le nord du Japon. Après la mort d’un cousin, Itaru Sasaki installe dans son jardin, à Ōtsuchi, une cabine équipée d’un ancien téléphone à cadran, débranché. Il imagine que le vent transportera ses paroles jusqu’au défunt. Quelques mois plus tard, le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 frappent la région. La cabine devient alors un lieu de recueillement pour les personnes ayant perdu un proche dans la catastrophe.

Depuis, le concept a largement dépassé les frontières japonaises. Selon Patrick Genaine, plus de 500 Téléphones du vent sont désormais répartis à travers les cinq continents. Celui que ce travailleur social de formation a conçu se trouve à Villars-Burquin, dans le canton de Vaud. Installée en 2023 dans son grand jardin arborisé avec vue sur le lac de Neuchâtel, la lumineuse cabine vitrée est accessible gratuitement, sans rendez-vous, en toute saison. Un passage peut toutefois être annoncé à Patrick Genaine afin qu’il soit disponible pour un moment d’échange.

Dans son livre, ce spécialiste de l’accompagnement du deuil revient sur ses rencontres avec Itaru Sasaki et sur les principes qui sous-tendent cette démarche. L’intimité, la liberté d’expression et l’absence de cadre religieux imposé occupent une place centrale. La présence éventuelle d’un·e « gardien·ne » introduit également une dimension de soutien humain.

Entre témoignages et éclairages théoriques

L’ouvrage ne se limite donc pas à raconter l’histoire de ces espaces. Il explore leurs usages à travers différents récits de personnes endeuillées, comme celui de cette femme de 54 ans : « Je peux parler, pleurer, sourire, écrire… J’y suis revenue, pour chercher de l’aide, une réponse, une main tendue. Je suis pleine de gratitude pour ce lieu, je le sens rempli d’amour et de bienveillance. » (p.57) En conclusion du chapitre sur la place du Téléphone du vent auprès des enfants et des familles, une mère belge, ayant perdu son fœtus de 26 semaines, témoigne de l’expérience vécue avec sa famille dans la cabine suisse, après avoir avalé sans hésiter les 500 kilomètres séparant leur domicile du jardin de Patrick Genaine.

Des chapitres abordent encore les liens entre deuil et spiritualité, ainsi que les différentes formes que peut prendre cette installation selon les contextes culturels. Des contributions issues de différentes disciplines complètent également l’ouvrage, à l’image des réflexions du psychiatre américain Craig Van Dyke sur les liens avec la psychothérapie, ainsi que celles portant sur le travail du deuil du psychiatre japonais Seiji Hamagaki. La sociologue Muriel Jolivet, spécialiste de la société japonaise, signe une préface consacrée notamment aux relations que les Japonais·es entretiennent avec leurs morts et aux pratiques qui leur permettent de préserver ces liens.

L’intérêt du livre réside dans ces apports interculturels, ainsi que dans cette mise en perspective d’un geste apparemment simple. Parler à un·e proche disparu·e ne signifie pas nécessairement refuser sa mort. Pour certaines personnes, cette démarche libre et volontaire constitue au contraire une façon de donner une place à l’absence et d’exprimer des sentiments difficiles à partager ailleurs.

En abordant cette pratique à la croisée des expériences personnelles et des réflexions professionnelles, l’ouvrage interroge ainsi la diversité des ressources mobilisées face à la perte. Il rappelle notamment que le deuil ne passe pas nécessairement par la rupture du lien avec la personne disparue, mais peut aussi s’accompagner de nouvelles manières de lui donner une place dans sa vie.

(CROC)

Patrick Genaine, «Le Téléphone du vent. Une manière poétique d’accompagner le deuil», éditions Favre, Lausanne, 2026, 176 pages

En savoir plus : Page Facebook letelephoneduvent