Que signifie être pauvre dans un pays prospère ? Avec sa série « Être pauvre en Suisse », Roger Manga interroge les représentations de la pauvreté et propose des clés pour appréhender des réalités sociales complexes.
© TSHM le podcast, Youtube
Travailleur social depuis près de dix ans, Roger Manga, alias Monsieur Manga, a créé « TSHM le podcast » en février 2025, à la croisée de son expérience de terrain et de son intérêt pour la communication. Sa série « Être pauvre en Suisse », dont les deux premiers épisodes ont déjà été publiés, questionne les représentations de la pauvreté et les mécanismes qui la traversent. REISO l’a interrogé sur sa démarche, le public auquel il s’adresse et la place qu’il accorde à la pensée critique.
(REISO) Qu’est-ce qui vous a conduit à lancer « TSHM le podcast » ?
(Roger Manga) Ce projet est né de la rencontre entre deux dimensions de mon parcours qui ont longtemps évolué en parallèle : la communication et le travail social. Cela fait près de dix ans que je travaille, sous différentes formes, auprès de personnes confrontées à la précarité, à la migration, à l’absence de logement, aux ruptures sociales, aux problématiques de santé psychique ou encore d’addiction. En parallèle, j’ai toujours eu un intérêt très fort pour la communication, la création de contenus et, plus largement, pour la manière dont nous construisons notre compréhension du monde.
Ce contenu répond notamment à la volonté de favoriser la pensée critique, d’aiguiser nos regards et de mieux appréhender des réalités que le débat public tend parfois à réduire à quelques oppositions simples.
Qu’est-ce qui vous frappe dans la manière dont ces réalités sont abordées dans le débat public ?
À force d’accompagner des personnes, mais aussi d’observer les discussions publiques et les réactions sur les réseaux sociaux, j’ai constaté un décalage important entre la complexité de certaines réalités sociales et la manière dont nous en parlons. Les sujets les plus importants sont souvent aussi ceux que nous simplifions le plus. Pauvreté, migrations, discriminations, santé mentale : nous pouvons avoir des positions extrêmement affirmées sur ces questions tout en connaissant finalement assez peu les mécanismes sociaux, historiques, institutionnels ou psychologiques qui les traversent. Ce contenu répond notamment à la volonté de favoriser la pensée critique, d’aiguiser nos regards et de mieux appréhender des réalités que le débat public tend parfois à réduire à quelques oppositions simples.
Quelle posture cherchez-vous à adopter face à ces sujets ?
Je cherche d’abord à comprendre ces réalités avant de les juger. Cette posture fait écho à une formule de Spinoza, dans son Traité politique : « Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre. » Je ne l’entends pas comme une invitation à l’indifférence, mais comme une exigence : avant de juger une réalité sociale, essayer d’en comprendre les causes et les mécanismes.
Ambitionnez-vous de défendre une ligne politique ou idéologique ?
Non, mon approche n’est pas militante. Le podcast ne cherche pas à convaincre son public d’adhérer à une position politique ou idéologique. Il cherche à mettre des éléments à disposition, à déplacer le regard, parfois à introduire du doute là où nous avions des certitudes.
Pourquoi consacrer une série à la pauvreté en Suisse ?
La série « Être pauvre en Suisse » est née exactement de là. La Suisse est un pays prospère et la pauvreté y est régulièrement réduite à une question de revenu, de mauvaise gestion ou de responsabilité individuelle. J’avais envie de regarder derrière ces représentations : qu’appelons-nous pauvreté ? Comment la mesure-t-on ? Quels mécanismes peuvent y conduire ? Que produit-elle dans la vie quotidienne ? Et que signifie finalement être pauvre dans l’une des sociétés les plus riches du monde ? Il ne s’agit pas de répondre définitivement à ces questions. L’idée est plutôt de disposer de davantage d’éléments pour les penser.
À qui s’adresse le podcast ?
Je dirais assez simplement : au plus grand nombre. Je ne souhaite surtout pas qu’il devienne un contenu réservé aux professionnel·les du travail social ou aux personnes déjà sensibilisées aux questions sociales. Les personnes directement concernées s’y reconnaîtront sans doute, les étudiant·es ou les professionnel·les y trouveront également des ressources, mais le podcast est pensé pour être accessible à quelqu’un qui ne possède aucune connaissance particulière du sujet.
Comment faites-vous le lien entre les savoirs spécialisés et votre audience ?
De nombreux savoirs éclairant nos réalités sociales existent déjà. Des sociologues, psychologues sociaux, historien·nes, juristes et professionnel·les produisent des travaux extrêmement riches. Mais une partie de ces connaissances circule essentiellement dans les milieux académiques, institutionnels ou professionnels. A travers ce format, j’essaie de créer des ponts entre ces savoirs, les expériences vécues, les observations de terrain et le grand public. L’enjeu consiste précisément à les diffuser plus largement sans les appauvrir.
De quoi partez-vous pour aborder des sujets parfois complexes ?
Parfois de choses extrêmement ordinaires : une discussion, un commentaire sur un réseau social, une situation observée dans l’espace public, une idée reçue. Puis je tire progressivement le fil pour découvrir tout ce qui se cache derrière ce qui semblait, au départ, évident.
Qu’aimeriez-vous susciter chez les personnes qui vous écoutent ?
Je n’espère surtout pas qu’une personne termine un épisode en se disant : « Roger m’a expliqué ce qu’il fallait penser. » La ligne éditoriale du podcast tient dans une phrase : « Comprendre pour se déterminer. » Comprendre davantage une réalité doit en effet contribuer à se déterminer plus librement à son sujet. Cela n’implique absolument pas que nous devions toutes et tous aboutir à la même conclusion. Deux personnes peuvent disposer des mêmes éléments, les confronter à leurs expériences, à leurs valeurs, et continuer à être en désaccord.
Si une personne sort d’un épisode avec moins de certitudes mais de meilleures questions, cela me convient très bien.
Pourquoi la pensée critique occupe-t-elle une place centrale dans votre démarche ?
C’est aussi pour cela que la pensée critique m’intéresse autant. Le philosophe, chercheur et enseignant Roland Junod parle notamment de « penser pour le monde » : développer une pensée qui ne se contente pas d’accumuler des connaissances, mais qui nous aide à interroger le monde dans lequel nous vivons, nos représentations et ce que nous tenons parfois trop rapidement pour évident. C’est ce que j’aimerais provoquer à travers ces épisodes : un déplacement du regard. Qu’une personne commence une vidéo avec une certitude et la termine peut-être avec une question supplémentaire. Qu’elle découvre un mécanisme qu’elle ignorait. Qu’elle regarde autrement une situation qu’elle avait jusque-là interprétée d’une seule manière.
Finalement, à quoi reconnaîtriez-vous qu’un épisode a atteint son objectif ?
Je ne cherche ni à produire artificiellement du consensus ni à distribuer les bons et les mauvais points. Je préfère mettre à disposition des concepts, des données, de l’histoire, des expériences et différents regards, puis laisser chacun et chacune faire quelque chose de cette matière. Si une personne sort d’un épisode avec moins de certitudes mais de meilleures questions, cela me convient très bien.
(Propos recueillis par Céline Rochat)