Pourquoi certaines personnes choisissent-elles le suicide assisté ? Une étude lausannoise publiée dans The BMJ est la première à donner la parole directement aux personnes concernées.
© CHUV - Solenne Blanc, sociologue et Pre Claudia Gamondi, cheffe du Service des soins palliatifs et de support du CHUV.
La Suisse a été le premier pays au monde à permettre le suicide assisté, dès 1942, avec l’entrée en vigueur de l’article 115 du Code pénal. Depuis, une quinzaine de pays ont autorisé ou rendu possible, sous différentes conditions, une forme d’assistance médicale à mourir. En Suisse, en 2023, l’Office fédéral de la statistique a recensé 1’729 suicides assistés, ce qui représente entre 2 à 3% des décès, un chiffre en constante augmentation depuis dix ans. Si le sujet est régulièrement présent dans le débat public, le point de vue des personnes qui entreprennent cette démarche reste peu étudié. Comment cette décision se construit-elle ? Quel sens les personnes concernées lui attribuent-elles ?
Pour répondre à ces questions, une équipe interdisciplinaire du CHUV réunissant des spécialistes des soins palliatifs et des sciences humaines et sociales a rencontré trente personnes activement engagées dans une démarche de suicide assisté. Toutes avaient contacté une association d’aide à mourir afin d’initier une demande. Cette étude s’inscrit dans le projet « Understanding altruism at the end of life : an interdisciplinary approach », soutenu par le Fonds national suisse (FNS), qui étudie la place que les préoccupations pour autrui peuvent occuper dans les décisions de fin de vie.
La recherche publiée dans The BMJ s’intéresse à la manière dont les personnes engagées dans une démarche de suicide assisté expliquent leur décision et lui donnent sens. Menée par la sociologue Solenne Blanc, sous la direction de la professeure Claudia Gamondi, cheffe du Service de soins palliatifs et de support du CHUV, il s’agit de la première étude donnant directement la parole aux concerné·es. « Jusqu’à présent, nous disposions de relativement peu de données recueillies directement auprès des personnes qui demandent un suicide assisté. Nous voulions entendre leur voix, comprendre comment elles expliquent leur décision et ce qui compte réellement pour elles », explique Solenne Blanc.
Entre 2023 et 2025, l’équipe de recherche a mené des entretiens approfondis avec dix-sept femmes et treize hommes âgé·es de 35 à 97 ans, dans les trois principales régions linguistiques de Suisse. Les entretiens ont été réalisés à l’hôpital ou au domicile. Les participant·es ont été recruté·es avec l’aide d’associations d’aide à mourir (Exit A.D.M.D. Suisse romande, Life Circle et Exit Ticino) et de nombreux hôpitaux et services cliniques en Suisse.
Les entretiens montrent que la décision de recourir au suicide assisté repose rarement sur une seule raison mais qu’elle se construit progressivement dans le parcours de vie. L’analyse ne met pas en évidence des raisons séparées ni un parcours identique pour toutes les personnes. Elle distingue six dimensions qui se combinent, interagissent et évoluent au fil du temps :
Imaginer et façonner sa propre mort. Certaines personnes expliquent avoir envisagé le suicide assisté bien avant de tomber elles-mêmes malades, au moment par exemple d’être confrontées à la maladie ou à la fin de vie d’un·e proche. Ces expériences les ont amenées à réfléchir à leur propre mort, à ce qu’elles souhaitaient préserver — leur autonomie, leur dignité ou leur identité — mais aussi aux situations qu’elles voulaient éviter dans le futur.
Considérer le suicide assisté comme une option fiable. Le suicide assisté est perçu comme le moyen d’acquérir une forme de sécurité ou d’assurance pour le futur, de disposer d’une solution pouvant être actionnée si leur situation devenait insupportable.
Rechercher la reconnaissance et un terrain d’entente avec les proches. Être entendu et compris par ses proches était également cité comme un facteur qui peut conforter la personne dans son choix. Les participant·es décrivaient le besoin d’être entendu·es, de faire comprendre leur position et de négocier la place de leurs proches dans la démarche. Il ne s’agissait pas nécessairement d’une décision « partagée », mais d’une décision personnelle élaborée dans un environnement relationnel, avec parfois le souci des conséquences pour autrui.
Reprendre le contrôle face à la médicalisation de la fin de vie. Le souhait de rester acteur·trice de sa fin de vie est également important, notamment face à la crainte de devenir dépendant·e, de perdre sa capacité de décision ou de recevoir des traitements non souhaités.
Atteindre un seuil devenu insupportable. La souffrance occupe une place centrale dans les récits mais elle ne se limite pas à la douleur physique. Les participant·es évoquent aussi la fatigue, la dépendance, l’épuisement, la perte de sens ou le sentiment de ne plus être la personne qu’ils étaient. Le suicide assisté apparait alors comme une manière de mettre fin à une situation que l’on ne souhaite pas voir se prolonger.
Saisir la fenêtre d’opportunité. Enfin, certaines personnes ressentent le besoin d’agir avant que l’évolution de leur état de santé ne leur fasse perdre la possibilité de mener leur démarche à terme. Cette urgence n’est pas décrite comme une décision impulsive mais comme une manière d’anticiper l’évolution de leur situation.
Ces dimensions ne constituent donc ni une succession d’étapes ni un modèle causal applicable à toutes les demandes. Différentes motivations peuvent interagir et contribuer, au fil du temps, à consolider la décision.
Ces résultats apportent de nouveaux éléments sur la manière dont les personnes construisent leur décision et lui donnent du sens. Ils invitent à ne pas réduire une demande de suicide assisté à un symptôme, à un événement déclencheur ou à la seule intensité d’une souffrance au moment où elle est formulée.
« Chez les personnes que nous avons rencontrées, la demande prenait sens dans une continuité entre leur histoire, leurs valeurs, leurs relations, leur expérience de la maladie et la manière dont elles envisageaient leur propre mort. D’un point de vue clinique, cette étude souligne que les demandes d’assistance à mourir ne devraient pas être interprétées comme des manifestations isolées ou purement réactionnelles d’une situation de souffrance ou de déclin. Elles reflètent plutôt l’aboutissement d’une réflexion personnelle qui peut avoir commencé des années auparavant et qui préserve une continuité entre la personne que les participant·es ont été toute leur vie, leurs valeurs et la façon dont ils et elles souhaitent mourir. Reconnaître cette complexité ne revient ni à approuver ni à décourager la démarche. Cela permet d’ouvrir un dialogue clinique plus attentif à ce que la personne vit, redoute et cherche à préserver », souligne la Pre Claudia Gamondi.
Sur le plan clinique, l’étude encourage chez les professionnel·les une écoute qui ne se limite pas à rechercher une cause unique. Elle invite à explorer la souffrance, mais aussi les valeurs, les expériences antérieures, les relations, les éventuelles ambivalences et le rapport au temps.