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Jeunes LGBTIQ ruraux: dépasser le récit de l’exil

Vendredi 09.10.2026

Une enquête française invite à nuancer l’opposition entre ville émancipatrice et campagne hostile. En Suisse aussi, la question territoriale des vécus LGBTIQ mérite d’être mieux documentée.

 actualite lgbtq ruraux 2026 reiso 400© Polina Tankilevitch / Pexels

La grande ville n’est pas automatiquement le lieu où les jeunes LGBTIQ peuvent vivre plus librement. La campagne n’est pas, à l’inverse, un espace uniformément menaçant. C’est le déplacement proposé par les sociologues Arnaud Alessandrin et Clément Reversé dans un article publié le 8 octobre 2026 par The Conversation, à partir de l’enquête présentée dans l’ouvrage Fiertés d’ici : grandir LGBTIQ à la campagne.

Menée en France hexagonale entre 2024 et 2026, cette recherche repose sur 1’062 questionnaires exploitables et vingt entretiens semi-directifs auprès de jeunes lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans, intersexes et queers vivant dans des territoires ruraux. Elle s’intéresse moins à la migration vers les métropoles qu’aux manières d’habiter, de quitter, de rester ou de revenir dans ces espaces.

L’apport principal de ce travail consiste à déplacer le regard. Les auteurs ne décrivent pas des campagnes soudainement devenues accueillantes. Ils montrent plutôt que l’opposition entre ville émancipatrice et campagne hostile écrase la diversité des trajectoires. Les expériences rapportées mêlent discriminations, contraintes liées à l’interconnaissance, attachement au lieu de vie, solidarités locales, départs et retours.

Les violences demeurent présentes. Selon les résultats cités dans l’article, 73% des personnes interrogées déclarent avoir eu le sentiment d’être discriminées. Cette proportion atteint 82% parmi les personnes trans et 85% parmi les personnes non binaires. Parmi les jeunes concerné·es par des discriminations, les violences verbales sont les plus souvent rapportées, devant les violences psychologiques, le harcèlement, les menaces, les violences physiques ou sexuelles. Le sentiment d’insécurité se manifeste d’abord à l’école, puis dans la famille et les espaces de loisirs ou de sport.

Rester, partir, revenir

Ces constats ne débouchent pourtant pas sur une lecture univoque de l’exil. Dans l’enquête, 51% des répondant·es envisagent de rester durablement à la campagne et 14% souhaitent y rester avant de partir un jour. Un quart prévoit de partir, puis de revenir. Seuls 10% disent vouloir quitter définitivement ces territoires.

L’anonymat plus difficile, la circulation rapide des rumeurs ou le recoupement des réseaux familiaux, scolaires, amicaux et professionnels peuvent accroître l’exposition. Mais l’interconnaissance ne fonctionne pas seulement comme une contrainte. L’article relève aussi qu’être identifié·e comme « du coin », appartenir à une famille installée ou participer à la vie locale peut constituer une forme de protection, même fragile et conditionnelle.

Pour la Suisse, ces résultats ne peuvent pas être transposés mécaniquement. Le matériau concerne la France hexagonale, ses espaces ruraux, ses réseaux associatifs et ses configurations institutionnelles. Il ouvre néanmoins une question utile aux politiques sociales, sanitaires et éducatives : les dispositifs de soutien aux jeunes LGBTIQ sont-ils pensés à partir des seules centralités urbaines, ou tiennent-ils compte des conditions concrètes de vie dans les régions périphériques, les vallées, les villages et les petites communes ?

L’enjeu ne consiste pas seulement à créer des lieux de sociabilité LGBTIQ. Il porte aussi sur la confidentialité de l’accès à l’aide, la formation des professionnel·les de proximité, la capacité des écoles et des structures de loisirs à intervenir face aux discriminations, ainsi que sur l’accès à des soins adaptés lorsque les ressources spécialisées sont éloignées.

L’article rappelle ainsi une évidence souvent négligée : l’émancipation ne se mesure pas uniquement à la possibilité de partir. Elle dépend aussi des conditions permettant de rester, revenir ou circuler sans devoir taire une partie de soi.

(CROC)

Références

Arnaud Alessandrin et Clément Reversé, « Jeunes ruraux LGBTIQ : en finir avec le mythe de la ville refuge et de la campagne hostile », The Conversation, publié le 8 octobre 2026.

Arnaud Alessandrin et Clément Reversé, Fiertés d’ici : grandir LGBTIQ à la campagne, Éditions de l’Aube, 2026.