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«Les diplômes sont venus bien après le travail»

Mercredi 30.09.2026

En Suisse, près de la moitié des personnes actives dans le travail social n’ont pas de formation spécifique. Dans son dernier ouvrage, Verena Keller interroge la professionnalisation du secteur et ses conséquences.

(REISO) Véréna Keller, dans votre deuxième édition entièrement revue du « Manuel critique de travail social », vous rappelez qu’en 2022, seulement 55% des personnes exerçant une profession du travail social en Suisse disposaient d’une formation correspondante. Comment expliquer que près de la moitié des intervenant·es exercent sans qualification spécifique ?

verena keller 170Véréna Keller © V.K.(Véréna Keller) Le taux très élevé de personnes exerçant sans formation spécifique en travail social me préoccupe beaucoup. Ce fait distingue le travail social des professions des domaines qui lui sont proches — soins, médecine, enseignement — et le dévalorise nécessairement. Cette proportion n’a guère évolué ces dernières décennies malgré le développement de nombreuses formations en travail social, à tous les niveaux de la formation professionnelle et des études supérieures. Comment l’expliquer ? Les facteurs sont multiples et font système : ces métiers restent proches d’activités réalisées par des bénévoles ou des philanthropes. En outre, le travail social assure des tâches également accomplies gratuitement, dans la sphère privée, essentiellement par des femmes — l’éducation des enfants, l’aide aux proches dépendants, la gestion de la vie quotidienne.

Le morcellement du secteur contribue-t-il également à cette situation ?

Ce que l’on appelle le travail social est effectivement un secteur hétéroclite qui assure des prestations très diverses. À quelques exceptions près, elles sont mises en œuvre dans de petites structures gérées par une multitude d’acteurs aux statuts variés : des organisations à but lucratif, des associations et fondations, des communes, des cantons et la Confédération. Tout le monde veut et fait du travail social et personne n’en est responsable. Autrement dit, aucune instance ne coordonne ni n’organise les 17'000 organismes actifs dans le domaine de l’action sociale.

Cette faible qualification touche en outre un secteur destiné à des populations disposant de peu de ressources et de droits sociaux. Qu’est-ce que cela dit de la valeur qui lui est accordée collectivement ?

Effectivement, le travail social intervient généralement auprès de personnes appartenant à des groupes sociaux situés en bas de l’échelle sociale — des mineur·es, des personnes en situation de pauvreté, disposant de moindres ressources et de peu de droits sociaux, insuffisamment protégées et guère défendues par des lobbies. La société accepte d’aider un peu dans ces situations, mais elle pourrait le faire de manière bien plus effective avec du personnel qualifié et une meilleure organisation de la protection sociale. C’est un choix politique : la société veut-elle véritablement garantir le bien-être de tous et de toutes, réduire la pauvreté, donner accès aux ressources à tout le monde, soutenir la participation démocratique, ou se contente-t-elle d’intervenir selon des modalités à bas coût lorsque certains problèmes sociaux sont perçus comme dérangeants ?

Cela signifie-t-il que les personnes engagées sans diplôme spécifique travaillent moins bien ?

Les institutions, services et associations ne pourraient pas fonctionner sans elles. Ces personnes y travaillent parfois depuis de longues années, ont appris leur métier sur le tas et certaines ont suivi des cours. Elles apportent les connaissances de leur domaine de formation d’origine ainsi que leur expérience. Il existe peu d’études, à ma connaissance, évaluant la qualité du travail fourni en fonction des diplômes du personnel. Or, la première difficulté d’une telle évaluation tient à une autre question non résolue : comment évaluer la qualité et l’efficacité du travail social ? Ceci dit, j’affirme cette conviction : une formation spécifique est indispensable pour des prestations sûres et conformes aux règles de l’art. En procurant les connaissances théoriques, juridiques, méthodologiques et éthiques de base, elle contribue aussi à protégéer le personnel contre le burn-out, le cynisme ou la rigidité. Elle accroît par ailleurs les possibilités de mobilité professionnelle, horizontale comme verticale et, partant, l’autonomie, ainsi que l’accès à des salaires plus élevés.

Comment améliorer, alors, la qualification des personnes déjà en emploi ?

Ma proposition est que les organismes de l’action sociale soutiennent l’accès à une formation pour les personnes engagées sans formation spécifique. Ils peuvent notamment accorder des contributions financières et libérer du temps de travail. C’est un investissement important en faveur du sérieux et de la durabilité de l’action sociale. C’est également un choix politique : combien peuvent coûter l’aide et l’encadrement de populations défavorisées, parfois perçues comme dérangeantes ?

La pénurie de personnel qualifié est régulièrement pointée. Un turnover de 22% traduit-il une dégradation particulière des conditions de travail dans le secteur ?

Pas nécessairement. Le turnover de 22% dans les métiers du travail social se situe dans la moyenne du marché de l’emploi en Suisse et ne m’alerte pas en tant que tel. En revanche, ce que les responsables évoquent moins, c’est que la pénurie de personnel qualifié dans le domaine du travail social est très ancienne, je dirais même constitutive : jamais, dans ce secteur, n’ont œuvré que des personnes disposant d’une qualification spécifique. Les diplômes sont venus bien après le travail !

La formation est également un choix politique : combien peuvent coûter l’aide et l’encadrement de populations défavorisées, parfois perçues comme dérangeantes ?

Il est délicat de comparer les conditions de travail d’un secteur à l’autre. Je ne connais pas beaucoup de groupes professionnels qui ne se plaignent pas d’une surcharge de travail, de salaires insuffisants, d’un manque de respect ou de reconnaissance, d’organisations inadéquates, de discrimination des femmes ou d’une dégradation de leurs conditions de travail. Ces plaintes sont très généralement justifiées et, heureusement, les organisations syndicales tentent d’y remédier. Je ne pense pas que la situation soit pire dans le travail social qu’ailleurs, mais il est vrai aussi que chaque secteur a ses spécificités. Ce n’est pas pour autant que tout va bien, loin de moi une telle idée. Cela dit, les travailleurs et travailleuses sociales restent souvent longtemps fidèles à leurs métiers. Le domaine offre des cadres variés et de multiples activités. La vocation est aujourd’hui plus rarement citée comme motivation. Par contre, les étudiant·es comme les professionnel·les mentionnent parmi les atouts le contact avec les personnes, le sentiment d’utilité de leur travail ou encore une certaine stabilité des conditions de travail.

Vous dénoncez une « fausse opposition » entre théorie et pratique. Comment convaincre les professionnel·les que théorie et pratique se nourrissent mutuellement ? 

Si je savais comment convaincre… J’espère que mon livre peut y contribuer en livrant des éléments d’analyse. J’y traite, par exemple, de ce que j’appelle la survalorisation du relationnel et du feeling et de ses possibles effets néfastes sur la santé des professionnel·les et sur le public. À personnaliser et individualiser à outrance, à affirmer que « chaque situation est particulière », on se perd, on risque l’arbitraire et on peut oublier ses connaissances et sa capacité à analyser une situation de manière systématique. Je crois entendre des protestations de personnes qui, en lisant ces phrases, estimeront que je manque totalement d’empathie et de volonté d’ajuster l’intervention aux situations. Mais non, ce n’est pas cela !

Qu’attendre alors de la théorie dans la pratique professionnelle ?

La fausse opposition théorie-pratique repose, me semble-t-il, sur des conceptions erronées de ce que l’on peut attendre de l’une comme de l’autre. Une théorie aide à comprendre ce qui est et à décider d’une action en choisissant entre des alternatives. Elle est indispensable, mais insuffisante, car la pratique professionnelle, aussi pertinente soit-elle, ne produit pas toujours le résultat escompté. L’action n’est pas toute-puissante. Il est des problèmes sans solution ou sans réponse satisfaisante. Une théorie peut être fausse et une pratique inadéquate. La première ne représente pas l’idéal, pas plus que la seconde ne représente le réel ; cette confusion ne fait que creuser leur opposition.

Les contraintes, les difficultés et les satisfactions divergent, certes, mais tant la théorie que la pratique professionnelle se confrontent à des limites, des précarités et des manques de reconnaissance.

Je plaide pour une intégration des deux aspects. Cette reconnaissance réciproque est difficile à réaliser, car elle repose sur une vieille hiérarchisation, réelle ou ressentie, probablement les deux : il y aurait d’un côté les manuel·les et de l’autre les intellectuel·les. Les un·es se confronteraient aux vrais problèmes, mettraient leurs mains dans le cambouis et mouilleraient leur chemise dans des conditions adverses, tandis que les autres se calfeutreraient dans leur tour d’ivoire. Pour avoir travaillé des deux côtés, j’affirme que ce n’est vraiment pas ainsi que les choses se passent. Les contraintes, les difficultés et les satisfactions divergent, certes, mais les deux champs se confrontent à des limites, des précarités et des manques de reconnaissance.

Vous plaidez enfin pour une protection légale de l’exercice professionnel. Que recouvrirait-elle concrètement dans le travail social ?

Vaste question. Que signifie « protéger la profession » ? Certes, comme argumenté plus haut, il faut, selon moi, un diplôme pour exercer un travail de qualité. Mais lequel parmi les neuf titres professionnalisants aujourd’hui disponibles dans la systématique des formations ? Un apprentissage (trois niveaux d’apprentissage), un diplôme d’école supérieure (trois types de titres), ou un diplôme de haute école (trois niveaux d’études) ? L’enjeu dépasse toutefois la systématique des formations : dans les institutions et services, comment se partagent le travail et les tâches, et comment se répartissent les compétences ? Ces répartitions se font-elles en fonction des divers types de diplômes ? L’engagement de professionnel·les au bénéfice de divers titres aurait ainsi du sens, mais, aujourd’hui, ce n’est souvent pas le cas et cela me semble problématique.

Au-delà du diplôme, comment garantir la qualité des prestations et la protection du public ?

La reconnaissance des professions passe aussi par des exigences à l’égard des organisations employeuses. Dans les trois champs professionnels proches — médecine, santé et psychologie — des lois fédérales encadrent l’exercice de la profession, imposent des formations continues, prévoient le retrait du droit de pratiquer en cas de faute et instituent une instance de contrôle. Ces lois ont pour but explicite d’informer et de protéger les personnes qui recourent aux prestations contre les actes visant à les tromper ou à les induire en erreur. De telles règles ne seraient-elles pas pertinentes dans le domaine du travail social ?

Les luttes pour la reconnaissance des professions visent d’abord à protéger le public, qui mérite des prestations sûres et de qualité.

Le chemin sera long pour changer la situation actuelle, dans laquelle 170 intitulés sont classés dans les professions du travail social, dont bon nombre sans aucune visibilité du « travail social », comme « intervenant·e », « collaborateur·trice », ou « coach ». Comme déjà évoqué, il n’existe pas d’instance en mesure de coordonner, d’organiser et de représenter les 17'000 structures de l’action sociale réparties dans une multitude de secteurs, rattachées à différents départements ainsi qu’aux 26 cantons et aux 2'000 communes suisses. Les trois domaines évoqués ont voulu et obtenu la reconnaissance de l’exercice des professions, moyennant de longues luttes ardues menées par les associations professionnelles, facilitées par divers lobbies. Il me semble que la première conséquence de telles protections n’est pas la « création d’une caste fermée » même si, sans doute, la défense corporatiste peut jouer un rôle. Elles visent d’abord à protéger le public, qui mérite des prestations sûres et de qualité.

(Propos recueillis par Céline Rochat)

actualite couverture manuel critique travail social 2026 reiso 170Véréna Keller. Manuel critique de travail social (2e ed.), Ed. HETSL et Ed. Ies, 2026, 304 pages

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