Des professionnel·es ont mené des réflexions pour faire évoluer les pratiques en protection de l’enfance et de la jeunesse. Dans ce domaine, l’innovation sociale repose sur une transformation des savoirs et des rôles.
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Par Guillaume Dafflon, président de l’association suisse romande pour l’innovation en travail social, assistant d’enseignement, et Stéphane Rullac, professeur ordinaire, Haute école de travail social Lausanne (HES-SO), Anne Zimmermann, chargée de cours et cheffe de projet, Haute École de Lucerne (HSLU), et Liliane Galley, directrice, Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse (OLEJ)
« Les transitions et ruptures dans le parcours de vie des enfants et des jeunes » : cette thématique a été abordée à l’occasion de la première journée latine de l’enfance et de la jeunesse [1], organisée par l’Observatoire latin de l’enfance et de la jeunesse (OLEJ) le 12 mars 2026 à Lausanne. 185 participant·es, dont 45 intervenant·es, se sont réuni·es pour cet événement, qui a mis l’accent sur les regards croisés entre la recherche, la pratique et l’expérience des personnes concernées, notamment les jeunes [2].
Cet article reprend le contenu et les enjeux évoqués durant un atelier qui visait à faire évoluer les pratiques en protection par l’innovation sociale. Structuré autour de deux interventions suivies d’un temps d’échange avec la salle, il s’est conclu par une phase de récolte de préconisations susceptibles d’alimenter les pratiques de l’OLEJ. Une trentaine de participant·es ont contribué aux discussions avec les personnes en charge de l’atelier, par ailleurs coauteur·trices de ce compte-rendu. L’ensemble des échanges reposait sur cette définition de l’innovation sociale : il s’agit d’une intervention initiée par des acteurs sociaux pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin, apporter une solution ou profiter d’une opportunité d’action afin de modifier des relations sociales, de transformer un cadre d’action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles (Bouchard, 2011, p. 6).
La première intervention, menée par Guillaume Daflon, président de l’association suisse romande pour l’innovation en travail social, a posé les fondements conceptuels de l’innovation sociale dans le champ du travail social. Un élément central de cette approche réside dans l’hybridation de trois types de savoirs : les savoirs professionnels, les savoirs scientifiques et les savoirs issus de l’expérience des personnes concernées. Cette articulation « à 360 degrés » apparaît comme une condition essentielle pour produire des réponses pertinentes et adaptées.
La présentation a également insisté sur la nécessité d’une transformation des postures professionnelles, marquée par une plus grande proximité avec le terrain, une logique de coconstruction avec les personnes concernées et l’émergence d’une figure de « cadre développeur·euse ». Enfin, l’innovation sociale a été présentée comme un processus itératif, inscrit dans une dynamique continue d’action, d’observation, d’évaluation et d’adaptation, contribuant à inscrire une culture réflexive au cœur des pratiques professionnelles. Cette approche s’inscrit dans le métier de l’ingénierie sociale.
Durant la seconde intervention, Anne Zimmerman, coprésidente de l’association FamilienRat Schweiz, a illustré les principes de l’innovation dans le champ du travail social avec les « Conférences Familiales » (Family Group Conference) : cette approche repose sur un changement de paradigme consistant à reconnaître la famille et son réseau comme experts de leur propre situation, produisant des solutions adaptées grâce à leurs capacités d’autorégulation.
Issue de la Nouvelle-Zélande, où elle a été développée en réponse aux critiques des communautés maories envers les dispositifs institutionnels, cette méthode est aujourd’hui inscrite dans la loi de ce pays et se diffuse en Suisse. Elle s’organise autour d’un processus en trois phases : une préparation visant à mobiliser le réseau, une réunion familiale incluant un temps de délibération sans les professionnel·les, puis une phase de mise en œuvre et de suivi du plan d’action. Cette démarche permet d’articuler de manière complémentaire les ressources familiales et professionnelles, dans une logique de travail social relationnel, participatif et centré sur les capacités des personnes concernées.
Ces deux interventions mettent en évidence une convergence forte autour de plusieurs principes structurants de l’innovation dans le champ du travail social. L’atelier a notamment souligné que l’innovation sociale ne peut être réduite à l’introduction de nouveaux dispositifs. Elle renvoie à une évolution plus fondamentale des manières de penser et de faire des professionnel·les, fondée sur la coopération, la réflexivité et la coconstruction avec les personnes concernées. Dans cette perspective, le rôle des travailleur·euses sociaux·ales évolue : ils·elles ne sont plus seulement des opérateur·trices de dispositifs, mais deviennent les garant·es méthodologiques de processus d’innovation, capables d’animer, de structurer et de sécuriser des démarches collectives.
Après les échanges avec la salle, les participant·es ont été invité·es à formuler, sur des post-its, des « pistes d’action pour répondre aux besoins et lacunes identifiés » sur ce sujet, susceptibles de contribuer aux futures orientations de l’OLEJ. Trois besoins ont émergé du processus : tout d’abord, celui de repenser des structures existantes, souvent perçues comme limitées dans leur capacité d’adaptation. Puis celui de créer une plateforme dédiée à l’échange et à la valorisation des pratiques innovantes. Il faudrait enfin disposer d’un fonds de soutien permettant de développer concrètement des projets d’innovation sociale.
D’une manière générale, l’atelier a contribué à mettre en évidence trois enjeux professionnels majeurs pour le développement de l’innovation sociale dans le champ de l’enfance et de la jeunesse. Le premier porte sur la reconnaissance et la mobilisation des savoirs des enfants, des jeunes et de leurs familles. Il correspond à l’expertise d’usage, qui peut être définie comme les savoirs issus de l’expérience vécue, qui fonde une communauté d’usage. Les récents développements scientifiques proposent la reconnaissance du savoir spécifique de ceux·celles qui font usage des dispositifs du travail social (Rullac, 2021, p. 32).
Le deuxième enjeu concerne le changement de posture des professionnel·les du travail social, selon l’approche « centrée utilisateur » (UX design) : ces méthodes, focalisées sur la personne en tant qu’utilisatrice, proposent de mettre en place un espace de délibération collective pour développer un concept, un produit, un service ou une nouvelle pratique qui réponde aux besoins identifiés en mettant au centre l’expérience des destinataires (Félix et al., 2022, p. 158).
Le troisième défi réside dans la reconnaissance de l’ingénierie sociale comme une nouvelle fonction spécifique du travail social : son objectif est de favoriser la convergence entre la commande publique, l’organisation institutionnelle, ainsi que les besoins des territoires et des publics accompagnés. Sa méthode dépasse la simple transmission d’expertise, en accompagnant les collectifs pour qu’ils deviennent acteurs de leurs propres projets. Elle vise à développer le pouvoir d’agir des professionnel·les et des personnes et à co-constuire des solutions pour leurs problématiques (Patricio, 2025, p. 46).
Finalement, les échanges de cet atelier ont montré que l’innovation dans le champ du travail social, de l’enfance et de la jeunesse repose sur une transformation systémique des pratiques, des savoirs et des rôles professionnels, dans une dynamique de coconstruction et d’ancrage territorial.
Bibliographie
[1] https://www.linkedin.com/company/observatoire-latin-de-l-enfance-et-de-la-jeunesse/posts/?feedView=all
[2] L’intégralité des différentes présentations des plénières, sessions et ateliers est disponible sur la page web dédiée de l’OLEJ : www.olej.ch/journeelatine2026/