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«Travailler ne suffit plus à vivre»

Mercredi 19.08.2026

Pourquoi des personnes qui travaillent demeurent-elles pauvres ? À travers « Le prix de la dignité », les autrices et auteurs montrent que cette réalité renvoie autant aux politiques publiques qu'au niveau des salaires.

Assistante HES et directeur de la HETSL, Marlene Carvalhosa Barbosa et Alessandro Pelizzari ont codirigé l’ouvrage collectif Le prix de la dignité, paru en mai aux éditions HETSL. Entre salaire minimum, protection sociale, rapports de genre et politiques publiques, les deux spécialistes en synthétisent les principaux enseignements.

(REISO) L’introduction de l’ouvrage que vous avez co-dirigé rappelle un constat frappant : en 2024, 30% des bénéficiaires de l’aide sociale en Suisse sont en emploi. Cela contredirait-il le consensus social selon lequel le travail garantit automatiquement des conditions de vie décentes ?

actualite carvalhosa barbosa marlene 2026 reiso 170Marlene Carvalhosa Barbosa(Marlene Carvalhosa Barbosa , MB) : Le débat sur le salaire minimum questionne la distinction entre emploi et pauvreté. Le montant du salaire minimum est construit de sorte que travailler soit dorénavant plus « payant » que les aides sociales, et à éviter que les travailleur·euses les moins bien rémunérées doivent recourir à ces aides. En cela, le salaire minimum pose une question plus large, celle de la responsabilité des employeurs à garantir un salaire qui permette de vivre dignement. Le président de l’Union patronale suisse affirmait récemment qu’on ne pouvait pas « demander aux employeurs ou à l’économie d’assurer la couverture des besoins vitaux ». Or, la population est en droit de se demander s’il n’y aurait pas, finalement, une forme de subventionnement indirect, via les aides sociales versées aux working poor, des entreprises versant des salaires trop bas. Le salaire minimum règle cette question et permet d’améliorer substantiellement les revenus du bas de l’échelle.

Le salaire minimum suffit-il donc, à lui seul, à endiguer la pauvreté au travail, ou laisse-t-il de côté certaines réalités ?

Non, le salaire minimum n’est pas une solution miracle. Il ne permet notamment pas de combattre d’autres formes de précarisation, comme le temps partiel imposé, qui touche particulièrement les femmes. La définition statistique des working poor, qui se base sur la notion de revenu de ménage, tend d’ailleurs à invisibiliser cette réalité.

Comment l’architecture fédérale de notre protection sociale, conçue pour des interruptions ponctuelles et non pour compléter structurellement des salaires insuffisants, participe-t-elle à la précarisation des working poor ?

actualite pelizzari 2026 reiso 170Alessandro Pelizzari(Alessandro Pelizzari, AP) : Nous proposons dans notre ouvrage une grille de lecture pour comprendre la persistance d’un secteur à bas salaires qui touche 10% de la population active, dont 2/3 de femmes. Si l’on observe ce « bas de l’échelle », on se rend rapidement compte que le « marché » du travail n’en est pas un. Les personnes qui sont obligées de vendre leur force de travail sont soumises à des mécanismes de reproduction d’inégalités de classe, de genre et de race, mais aussi à des politiques étatiques qui limitent l’accès à des postes plus rémunérateurs, comme la politique migratoire ou la politique de formation. Quant à la politique sociale, elle peut aussi être un vecteur important de la « fabrication » des travailleuses et travailleurs pauvres. Il existe en effet des prestations sociales dont le but est explicitement de compléter les salaires. C’est le cas par exemple des prestations complémentaires famille. Leur objectif est double : protéger les familles de la pauvreté et agir pour l’insertion sur le marché du travail, sans regard sur les conditions de travail ou les conditions salariales. Les travailleurs et travailleuses pauvres, se situant entre salariat et assistanat, se retrouvent ainsi doublement subordé·es pour leur survie économique : à leur employeur et aux différents dispositifs d’action sociale.

Votre titre, Le prix de la dignité, suggère que le salaire minimum ne se limite pas à une question de subsistance économique. Plusieurs chapitres distinguent les « besoins vitaux » de l’« épanouissement ». Pour un·e travailleur·se social·e qui accompagne des personnes en grande précarité, en quoi l’instauration d’un salaire minimum légal modifie-t-elle le rapport à la reconnaissance et la capacité de ces personnes à participer pleinement à la vie sociale et politique, au-delà du simple accès aux biens fondamentaux ?

(MB) Nous avons voulu fonder le débat sur les salaires minimums dans les textes normatifs. Tant l’Organisation internationale du travail que la Charte européenne sur les droits sociaux que les récents arrêts du Tribunal fédéral parlent d’une garantie d’un salaire qui doit permettre une « vie digne », sans s’exprimer sur le « prix de la dignité », c’est-à-dire le montant. Or, si on se réfère à une distinction que Marx avait déjà opérée, un salaire doit permettre à la fois de satisfaire des besoins « physiologiques » de reproduction du travail (dont une partie est prise en charge de façon non rémunérée par les femmes) et les besoins « sociaux » de participation à la vie en société.

Comment ce principe d'une « vie digne » se traduit-il ensuite dans la détermination concrète des salaires minimums ?

(AP) L’application concrète de ce principe est cruciale, et on constate dans les cantons différentes manières de l’interpréter. Si on reste sur la notion de minimum vital, ce sont les barèmes des aides sociales qui sont pris comme référence ; pour viser une certaine justice redistributive, on calcule le salaire minimum en pourcentage de la distribution salariale, et on prend d’habitude les 60% du salaire médian, ce qui correspond à 4’525 francs en Suisse actuellement. On retrouve ainsi des différences importantes, qui vont de 20 francs (Tessin) à 24.60 francs (Genève), ce dernier se rapprochant, comme le salaire proposé dans le canton de Vaud, des 60% du salaire médian. S’ajoute que dans plusieurs cantons, dont le Jura, les CCT avec des salaires encore plus bas sont exclues du champ d’application du salaire minimum. On ne peut pas vivre dignement avec de tels salaires.

Votre ouvrage montre que les militantes féministes et les personnes migrantes ont largement porté la revendication d’un salaire minimum. Pourquoi ces mouvements se sont-ils si fortement emparés de cette revendication ?

(MB) Il nous paraissait important de rappeler que la revendication pour un salaire minimum a aussi été portée en dehors du mouvement syndical, et en partie plus tôt, par le mouvement féministe et les milieux migrants. Ce sont en effet ces catégories qui sont les plus touchées par les bas salaires, et logiquement qui bénéficieraient le plus de l’instauration d’un salaire minimum. De ce fait, le salaire minimum agit aussi sur les inégalités structurelles liées au genre et à la nationalité. Les enquêtes sur l’impact à Genève montrent par ailleurs qu’il n’a pas eu d’effet négatif sur l’emploi, contrairement aux craintes exprimées par ses opposants, et qu’il a même pu accélérer l’entrée en emploi des chômeuses.

Peut-on pour autant considérer le salaire minimum comme un outil suffisant pour réduire les inégalités qui touchent les métiers du care et les emplois les plus féminisés ?

Encore une fois, ce n’est pas une recette miracle : pour que le travail féminin et migrant soit reconnu à sa juste valeur, il faut qu’il soit accompagné par d’autres mesures agissant sur les discriminations, que ce soit en matière de politique familiale, de formation ou migratoire notamment.

Le troisième chapitre retrace vingt-cinq ans de mobilisation en faveur du salaire minimum. Avec les salaires minimums cantonaux et la motion Ettlin qui vise à faire primer les CCT sur ces lois cantonales, quels sont aujourd’hui les principaux enjeux politiques de cette bataille ?

(AP) C’est une vieille question. Si la prédominance des CCT a un sens dans des pays où les syndicats sont forts et où elles couvrent la quasi-totalité des salarié·es, elle est questionnable dans un pays comme la Suisse, où le taux de couverture ne dépasse pas les 50%. Aussi, dans les secteurs à forte présence de main d’œuvre féminine et migrante, le rapport de force est tellement faible qu’il en résulte des salaires en dessous du minimum vital. C’est le cas notamment dans l’hôtellerie-restauration, le nettoyage, la vente ou encore la coiffure. Les syndicats, malgré certaines réticences, ont compris dès le début des années 2000 que c’était absurde de fixer des minima vitaux et ensuite décréter que certains salarié·es s’en verraient exclu·es, par malchance de travailler dans des branches où les partenaires sociaux ont revu à la baisse le prix de leur dignité. Or, c’est exactement ce que propose le projet Ettlin, que les syndicats combattront par référendum. Elle vise surtout à empêcher la « politisation » de la question salariale, en gardant la prérogative de négociations privées, dans des secteurs où les syndicats occupent une place subordonnée.

L’opposition patronale et politique au salaire minimum repose souvent sur la crainte d’une destruction d’emplois, basée sur le modèle de la concurrence parfaite. Pourtant, les expériences menées notamment à Genève montrent des effets bien plus nuancés. Comment expliquez-vous cet écart entre les prédictions théoriques et les résultats observés ?

(MB) Contrairement au début des années 2000, où les débats entre économistes sur le salaire minimum étaient hautement idéologiques et se basaient surtout sur des modèles théoriques abstraits, où toute « perturbation » de l’équilibre parfait engendrait la hausse du chômage, on dispose aujourd’hui de cas concrets. Non seulement la Suisse, mais aussi l’Allemagne et le Royaume-Uni ont récemment introduit un salaire minimum, ce qui rend leur impact empiriquement mesurable. Le constat est partout le même : le salaire minimum augmente les bas salaires, corrige les inégalités sociales, et se révèle sans conséquence négative sur l’emploi. Le canton du Tessin a d’ailleurs franchi un pas significatif en la matière : son Grand Conseil à majorité de droite a opté pour une réécriture de son modèle de salaire minimum, de sorte à l’aligner sur le modèle genevois pour des raisons pragmatiques d’efficience. Dans les campagnes actuelles de la droite, l’épouvantail de l’explosion du chômage a perdu en crédibilité, et les adversaires axent leurs arguments davantage sur l’importance du partenariat social.

Votre ouvrage s'achève sur l'idée d'une « renaissance de la régulation ». Dans un contexte marqué par l'austérité et la remise en question des mécanismes de redistribution, assiste-t-on selon vous à un retour durable des politiques de justice sociale ?

(AP) Nous constatons dans plusieurs pays une tendance à la renaissance de revendications redistributives avec un impact immédiat sur la vie des gens : pensons aux débats sur le contrôle des loyers, sur une imposition des très hauts revenus, de la 13ème rente ou la gratuité des transports publics. Les mobilisations de cet hiver dans le canton de Vaud contre la politique d’austérité participent à cette remise en question d’une redistribution du bas vers le haut. Ces propositions sont particulièrement importantes dans un contexte où la précarisation réelle ou perçue d’une large majorité des salarié·es est instrumentalisée par l’extrême droite pour mener des campagnes xénophobes et racistes, à l’instar de l’initiative sur les « 10 millions » soumise au vote le même weekend que le salaire minimum vaudois.

Le vote vaudois sur le salaire minimum s'est tenu le même week-end que l'initiative sur les « 10 millions ». Que dit cette concomitance des choix de société qui traversent aujourd'hui la Suisse ?

Cette coïncidence a pu offrir l’opportunité de confronter deux projets de société antagonistes : voulons-nous plus de droits sociaux pour plus de justice sociale, ou plus de discriminations et inégalités ? Et on peut dire, avec soulagement, que l’électorat a tranché, même si le résultat vaudois sur le salaire minimum est quelque peu ambigu. Avec l’acceptation du principe constitutionnel d’un salaire minimum, mais pas de son application législative, la balle est désormais dans le camp du Conseil d’État. Le risque est réel que les associations patronales retardent sa mise en œuvre avec leur politique d’obstruction. 

(Propos recueillis par Céline Rochat)