Entre reconnaissance scientifique, contraintes institutionnelles et utilité sociale, le travail social demeure un champ en construction. À l’occasion de ses 20 ans, la SGSA-SSTS interroge sa place et ses responsabilités.
Vingt ans après sa création, la Société suisse de travail social (SGSA-SSTS) poursuit un double mouvement : consolider la place du travail social comme discipline scientifique et offrir aux chercheur·ses de tout le pays, en particulier les jeunes, un espace d’échange et de rencontre. Dans un contexte de recomposition des financements et des priorités académiques, ses missions interrogent aussi la responsabilité des sciences sociales. Interview de son président Alexandre Lambelet, également professeur à la HETSL.
Alexandre Lambelet © Hugues Siegenthaler(REISO) Vingt ans après sa création, où en est la reconnaissance du travail social comme discipline scientifique en Suisse ?
(Alexandre Lambelet, président de la SGSA-SSTS) Un premier enjeu a été d’affirmer une idée qui ne faisait pas consensus : le travail social est une discipline à part entière. Il a fallu défendre le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un champ de pratiques, mais d’un domaine de savoirs, avec ses questions propres, ses méthodes, son rapport spécifique aux publics. Cette reconnaissance s’est aussi construite institutionnellement. Le développement du master et du doctorat a été déterminant. Et puis une discipline existe à travers ses pratiques : des congrès, une revue, des espaces de discussion. La Revue suisse de travail social joue ici un rôle central.
Cet enjeu est particulièrement marqué en Suisse, où les traditions théoriques et les politiques sociales diffèrent selon les régions.
Quel rôle spécifique la Société assume-t-elle aujourd’hui dans ce paysage ?
Elle fonctionne avant tout comme une plateforme. Les Hautes écoles produisent de la recherche, souvent inscrite dans des logiques locales, parfois concurrentielles. La Société permet de créer un espace national où les chercheur·ses, notamment les jeunes doctorant·es, peuvent se rencontrer, échanger et collaborer. Cet enjeu est particulièrement marqué en Suisse, où les traditions théoriques et les politiques sociales diffèrent selon les régions. On ne mobilise pas les mêmes références, on ne regarde pas vers les mêmes espaces académiques. Il est donc essentiel de disposer de lieux permettant de faire dialoguer ces approches.
La mise en réseau semble centrale dans vos activités. Est-ce aujourd’hui votre principal levier ?
Clairement. Ces dernières années, l’enjeu a consisté à soutenir ces espaces de rencontre : commissions thématiques, congrès, mais aussi dispositifs destinés à la relève. Permettre à des chercheur·euses de se rencontrer, d’échanger et de développer des projets communs s’avère essentiel. Dans un contexte où les agendas sont saturés et où les contraintes linguistiques compliquent les collaborations, faire vivre ces réseaux représente un défi constant — mais c’est précisément ce qui fonde notre utilité.
Certains signaux sont effectivement préoccupants
Les défis ont-ils évolué en vingt ans ?
Oui. Au départ, les enjeux étaient principalement institutionnels : faire reconnaître la discipline, structurer les formations. Aujourd’hui, d’autres préoccupations émergent, notamment autour de la place des sciences humaines et sociales. Certains signaux sont effectivement préoccupants : tensions sur les financements, redéfinition des priorités, remise en question de certaines instances. Cela conduit à réinterroger la place de ces disciplines dans les politiques publiques et leur contribution à la société.
Dans ce contexte, une société académique doit-elle prendre position ?
C’est précisément l’une des questions que nous souhaitons ouvrir. Nous sommes membres de l’Académie suisse des sciences humaines et sociales et n’avons pas vocation à nous substituer aux organisations professionnelles ou syndicales. En revanche, nous avons une responsabilité : rappeler ce qu’est le travail social. Non pas seulement un ensemble d’outils, mais une manière de comprendre le monde et d’analyser les problèmes sociaux dans toute leur complexité pour, idéalement, aider à les résoudre. En ce sens, cette clarification constitue déjà une forme de positionnement.
Vous insistez sur cette dimension non technicienne du travail social. Pourquoi est-ce si important ?
Parce qu’il existe une tendance à réduire le travail social à des techniques. Or cela ne rend pas compte de sa réalité. Le travail social repose sur une éthique, une histoire, une compréhension des cadres sociaux, juridiques et politiques, et poursuit un objectif de justice sociale. Former des professionnel·les ne consiste donc pas uniquement à transmettre des outils. Il s’agit de leur donner des ressources pour analyser des situations complexes et intervenir dans des contextes incertains. Cela suppose une formation large, qui dépasse largement la seule dimension technique. Par exemple, connaître l’histoire du travail social nous semble essentiel pour comprendre les pratiques d’aujourd’hui, n’en déplaise à certain·es qui voudraient que la formation se concentre uniquement, justement, sur la transmission d’outils mobilisables dans telle ou telle situation.
Les savoirs ne sont pas produits d’un côté pour être appliqués de l’autre ; ils se construisent dans un va-et-vient constant.
Vous refusez également d’opposer recherche et pratique...
Oui, parce que cette opposition me paraît largement artificielle. Professionnel·les et chercheur·es partagent une même finalité : améliorer les conditions de vie des personnes concernées. Leurs démarches reposent sur des logiques proches : observer, analyser, formuler des hypothèses, tester des pistes, les évaluer. Il existe une continuité forte entre les deux. Les savoirs ne sont pas produits d’un côté pour être appliqués de l’autre ; ils se construisent dans un va-et-vient constant.
Quelle responsabilité centrale le travail social académique doit-il assumer aujourd’hui ?
Sans doute celle de maintenir une double exigence : rigueur scientifique et attention à la portée pratique des recherches. Il ne s’agit pas de produire des solutions immédiates, mais de mieux comprendre les mécanismes sociaux et d’ouvrir des pistes d’action. Le travail social académique ne peut pas perdre de vue ce qui le relie à la profession : contribuer à réduire les inégalités, soutenir l’autonomie, renforcer le pouvoir d’agir. C’est là que réside sa responsabilité fondamentale.
Infos pratiques
- Congrès du 20e anniversaire de la SSTS
- Berne (Berner Fachhochschule,) 25 juin 2026, 13 h 30- 17 h 30
- Entrée libre, inscription obligatoire
Que représente cet anniversaire des 20 ans pour la Société ?
C’est moins un moment de célébration qu’un temps de réflexion collective. Nous souhaitons poser des questions : qu’est-ce qu’être une société académique aujourd’hui ? Quelle responsabilité assumer ? Comment se situer face aux attentes des pouvoirs publics et des autres disciplines ? L’enjeu est d’ouvrir ces discussions, plutôt que de prétendre y répondre seul·es.
(Propos recueillis par Céline Rochat)