Suicide assisté / L’opinion d’Elisabeth Hirsch Durrett

vendredi 15 juin 2012

Cette opinion personnelle d’Elisabeth Hirsch Durrett, professeure à l’EESP active dans le domaine de la vieillesse et du travail social, propose de replacer le débat sur la vie collective en EMS et sur les choix et les contraintes qu’elle comporte dans un cadre un peu plus large que celui du débat vaudois sur le suicide assisté dans les EMS.

Choix, autodétermination, dignité : un débat tronqué ?

Je me targue d’être une observatrice des questions du grand âge et, entre autres, des questions d’autodétermination en EMS de puis plus de 15 ans ; travaillant dans le canton de Vaud, j’avoue être bien aise d’être domiciliée dans mon canton de Neuchâtel et de ne pas avoir à me prononcer sur la question de l’accès d’Exit aux résidents des EMS subventionnés qui le souhaitent. En effet rarement une question importante aura été aussi mal posée et mal débattue.

Je suis tout aussi allergique aux fanatiques religieux, prêchant la soumission à une supposée volonté divine, qu’aux fanatiques de la belle mort, choisie et accompagnée par une personne avec laquelle je ne choisirais de partager aucun autre moment de mon existence. Ceci étant dit, quelques pensées en vrac se sont imposées à moi ces dernières semaines :

L’autodétermination et le pouvoir d’agir sur ses conditions de vie quotidienne sont cruciales pour l’identité, le bien-être physique et psychique des êtres humains. Il ne s’agit pas de croyances ou d’hypothèses mais de résultats confirmés par de nombreuses recherches en sociologie et en psychologie sociale. Dans ce contexte, j’estime curieux que la focalisation – induite par l’initiative – sur le droit à être assisté pour se suicider en institution ne soit accompagnée d’aucun véritable débat global sur la prise en compte des choix et désirs des personnes dans les environnements de vie collective en question - les EMS. Où sont les vaillants défenseurs des droits humains qui financent les annonces de la campagne sur l’initiative d’Exit lorsqu’il s’agit de parler de difficultés qui subsistent malgré les efforts remarquables de certaines équipes : la fréquente absence de choix réel de lieu de vie ; les pressions pour quitter précipitamment l’hôpital ; la soumission encore souvent bien présente aux injonctions d’équipes soignantes bienveillantes mais parfois paternalistes ; les lacunes de prise en compte des troubles psychiques par des intervenants insuffisamment formés confrontés à des situations extrêmement délicates ; le partage de chambres et la préservation parfois défaillante de la réelle sphère privée des personnes… Je l’avoue, ces enjeux sont moins susceptibles d’attirer l’attention des médias ; ils ne frappent pas autant l’imagination des générations – dont la mienne - qui vivent hantées par la crainte du déclin et de la déchéance du grand âge.

Je pense qu’il est souhaitable que toute personne qui est en mesure de se déterminer ait des choix, y compris celui de ne plus vouloir vivre, et puisse être appuyée pour les mettre en œuvre. Soyons cependant attentifs à l’accent curieusement unilatéral mis sur ce choix-là. Les tenants des approches psycho-dynamiques tout comme les sociologues le savent : le suicide est un acte inscrit dans l’interaction et dans les relations sociales. Le suicide, quelles que soient les circonstances, affecte plus d’une personne.

Je pense personnellement qu’il est inhumain que des personnes doivent subir des douleurs, voire des tortures physiques et morales alors qu’elles auraient choisi une autre issue. Un large consensus existe sur ce point dans notre pays. La focalisation de l’initiative et du débat sur les institutions dans lesquelles vivent des personnes très âgées pourrait pourtant nous rendre suspicieux : les très vieux, dont notre société répète à l’envi qu’ils coûtent cher, consomment des ressources rares et sont « largués » par une société qui évolue de plus en plus vite, sont toujours plus nombreux à intégrer ce discours. C’est un secret de polichinelle que le suicide assisté est et sera accessible à des personnes âgées dont la motivation est principalement la lassitude, le sentiment d’être un poids et la peur de l’avenir. Considérerions-nous ces raisons comme valables si elles étaient exprimées par des adolescents ou des mères de famille ?

Et me voilà revenue à mon point de départ. Heureusement je n’ai pas à choisir entre une initiative qui n’aurait jamais dû voir le jour car sa cible devrait pouvoir être atteinte par d’autres biais qu’un débat démagogique et destructeur, un contre-projet bien intentionné sans doute mais assemblé à la hâte et sous la pression, aisé à critiquer pour l’accent qu’il met sur le rôle des professionnels de la santé, et… un statu quo certes peu idéal. Je ne suis pas très inquiète : si l’initiative est acceptée, quelques EMS d’obédience religieuse ou très braqués contre Exit devront admettre les équipes du Dr Sobel. Si le contre-projet l’emporte, il nécessitera des modes de mise en œuvre sans doute assez lourds et complexes mais des solutions seront trouvées. Ce qui m’a poussé à m’exprimer, ce sont les non-dits de la campagne, l’accent sur le choix comme s’il ‘y en avait qu’un, le déni de la perte de pouvoir des personnes ayant besoin d’aide et de soins sur leurs décisions quotidiennes, TOUTES leurs décisions quotidiennes. Les sujets de lutte ne manquent pas – et ce sont des vrais sujets ! Un débat sur l’autodétermination commence au début, pas à la fin.

Elisabeth Hirsch Durrett, 15 juin 2012

Sur ce sujet, lire l’analyse de Carlo Foppa et Maude Waelchi Quelle égalité dans l’assistance au suicide ? sur REISO.



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